LES DOSSIERS
La bataille de l’Atlantique
La Bataille de l’Atlantique fut une lutte d’usure implacable qui s’étira sur 2 075 jours. Plus qu’un simple théâtre d’opérations navales, elle constitua le centre de gravité logistique du conflit. Pour Winston Churchill, elle représentait même la seule menace capable de faire plier la Grande-Bretagne par l’asphyxie.
En opposant les « meutes de loups » de la Kriegsmarine aux convois escortés par les Alliés, ce duel a transformé l’océan en un vaste cimetière d’acier, mais aussi en un laboratoire d’innovations technologiques et de renseignement. L’issue de cette confrontation a rendu possible, in fine, la libération de l’Europe. Plongée dans une bataille qui aurait pu changer le cours de la guerre.
Le temps des succès allemands (1939-1941)
Le choc initial et l’arithmétique de la survie
Le 3 septembre 1939, quelques heures seulement après la déclaration de guerre, le naufrage du paquebot britannique Athenia par le sous-marin U-30 donne le ton d’un conflit qui ne connaîtra aucune période de grâce. Pour l’amiral Karl Dönitz, commandant de la force sous-marine allemande, la stratégie est purement mathématique : la Grande-Bretagne a besoin d’importer environ 50 millions de tonnes de marchandises par an pour ne pas s’effondrer.
Dès lors, si ses U-Boote parviennent à couler 700 000 tonnes de navires par mois, l’économie de l’île cessera de fonctionner et la machine de guerre alliée s’enrayera. À l’ouverture des hostilités, Dönitz ne dispose pourtant que de 57 sous-marins. Et seulement 22 sont capables d’opérer dans l’Atlantique profond. Mais leur efficacité va s’avérer terrifiante face à une marine britannique encore mal préparée à cette forme de guerre totale.
L’innovation tactique contre l’aveuglement technologique
La première phase de la bataille est marquée par une adaptation tactique brutale. Les Britanniques, forts de l’expérience de 1917, remettent immédiatement en place le système des convois. Ils groupent donc les navires marchands sous la protection d’escorteurs. Seulement, la Royal Navy manque cruellement de bâtiments. Les destroyers sont en effet accaparés par la défense des îles britanniques et par les opérations en mer du Nord.
Cette pénurie de moyens laisse ainsi les cargos vulnérables dès qu’ils s’éloignent des côtes. Les Allemands vont alors exploiter une faille technologique majeure. L’ASDIC, ancêtre du sonar, est efficace pour repérer un sous-marin en plongée, mais il devient quasiment aveugle face à un bâtiment en surface. Dönitz en tire une doctrine révolutionnaire, la Rudeltaktik ou « meute de loups ». Les sous-marins, coordonnés par radio, encerclent les convois le jour et attaquent de nuit, en surface. Ils saturent ainsi les défenses des escortes débordées. La technique fonctionne, et fait des ravages parmi les convois britanniques.
L’avantage stratégique des bases françaises
L’année 1940 va marquer un tournant stratégique qui va aggraver dramatiquement la situation des Alliés. En effet, avec la chute de la France en juin, la Kriegsmarine prend possession des ports de l’Atlantique. Lorient, Brest, Saint-Nazaire et Bordeaux deviennent les bastions de la flotte sous-marine. D’immenses bases bétonnées (les U-Bunker) y sont construites pour protéger les submersibles des bombes alliées.
Pour les équipages allemands, c’est un avantage stratégique majeur. Ils n’ont en effet plus besoin de contourner les îles Britanniques par le nord, économisant ainsi des milliers de kilomètres de carburant et augmentant leur temps de patrouille effectif sur zone. C’est le début de ce que les sous-mariniers appelleront « les temps heureux ». Par exemple, en octobre 1940, le convoi SC-7 perdra 20 navires sur 35 en seulement deux nuits. La propagande nazie s’empare des succès de Dönitz et met à l’honneur des commandants de U-Boote comme Gunther Prien, Otto Kretschmer ou Joachim Schepke.
Un U-boot devant la base sous marine de Saint-Nazaire
Le « Trou noir » de l’Atlantique et l’hécatombe
Durant cette période, le déséquilibre des forces est accentué par l’existence du « Trou noir de l’Atlantique ». Il s’agit d’une zone de 500 à 800 kilomètres de large au milieu de l’océan, hors de portée de la couverture aérienne. Dans cet espace, les convois sont privés de leurs « yeux » aériens et se retrouvent ainsi livrés à une traque impitoyable.
Les chiffres sont alarmants. Entre juin 1940 et juin 1941, les Alliés perdent plus de 4,5 millions de tonnes de navires. La construction navale britannique, malgré ses efforts, ne parvient à compenser qu’une fraction de ces pertes. Churchill écrira plus tard dans ses mémoires que la menace sous-marine fut la seule chose qui lui fit vraiment peur durant toute la guerre. Il craignait en effet que le peuple britannique ne finisse par succomber avant que l’aide américaine ne puisse traverser l’océan en masse.
Les prémices d’une riposte secrète
Pourtant, sous cette domination allemande, les premières fissures apparaissent dans le dispositif de la Kriegsmarine. Le 8 mai 1941, la capture de l’U-110 par les Britanniques permet de mettre la main sur une machine Enigma. Et surtout sur ses précieux livres de codes, intacts. Ce secret, gardé au plus haut niveau de l’Etat sous le nom de code « Ultra », commence à porter ses fruits. Les britanniques parviennent à déchiffrer les messages des allemands, et certains convois sont ainsi discrètement déroutés pour éviter les zones de patrouille ennemies.
Parallèlement, le président Roosevelt, conscient que la chute de Londres serait un désastre, étire les limites de la neutralité américaine. Par l’accord « Destroyers for Bases », les USA cèdent 50 vieux destroyers à la Royal Navy, et l’US Navy commence à escorter les navires jusqu’au milieu de l’océan. Mais la bataille va bientôt entre dans une nouvelle dimension…
La guerre de l’ombre et le basculement technologique (1942-1943)
L’onde de choc de Pearl Harbor et l’hécatombe américaine
L’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941, loin de soulager immédiatement les Alliés, provoque paradoxalement une nouvelle crise majeure. L’amiral Dönitz lance l’opération Paukenschlag (Coup de timbale) : une poignée de sous-marins traverse l’Atlantique pour attaquer les côtes américaines, dont les autorités, mal préparées, refusent initialement d’imposer la stratégie des convois.
Pendant six mois, les U-Boote coulent les navires marchands à la vue des côtes de Floride et du New Jersey, les silhouettes des cargos se découpant sur les lumières des villes côtières restées allumées. Cette « seconde période heureuse » voit les pertes alliées atteindre des sommets vertigineux. Rien qu’en 1942, plus de 1 600 navires sont envoyés par le fond, soit près de 7,8 millions de tonnes. Et les Alliés ont de quoi s’inquiéter : l’Allemagne construit désormais 20 à 30 nouveaux U-Boote par mois.
La révolution du renseignement : Enigma vs Ultra
Dans l’ombre, une guerre de cerveaux se joue à Bletchley Park, dans la banlieue de Londres. Après avoir réussi à percer le code de la machine Enigma, les cryptanalystes britanniques, dont Alan Turing, font face à un revers de taille. En effet, en février 1942 la Kriegsmarine introduit un quatrième rotor à ses machines Enigma (la version M4). Le code devient dès lors plus complexe à craquer, et plonge de nouveau les Alliés dans le noir pendant dix mois.
C’est d’ailleurs durant cette période d’aveuglement que les pertes seront les plus lourdes. Toutefois, grâce à la capture opportune de documents sur l’U-559 en octobre 1942, le code est à nouveau brisé. Les Alliés peuvent de nouveau déchiffrer les messages des allemands, et localiser les « vaches à lait » (les sous-marins ravitailleurs Type XIV) qui permettent aux U-Boote de rester des mois en haute mer. En frappant ces points de ravitaillement, les Alliés réduisent drastiquement le rayon d’action et la persistance de la menace allemande.
Combler le « Trou Noir » : l’aviation et les porte-avions d’escorte
1943 va marquer la fin de l’impunité allemande au milieu de l’océan. Les Alliés parviennent enfin à combler le « Mid-Atlantic Gap » grâce à deux avancées majeures. D’une part, l’apparition du B-24 Liberator « Very Long Range ». Il s’agit d’un bombardier lourd, capable de patrouiller au-dessus des convois pendant des heures, même à 1 500 kilomètres de ses bases.
D’autre part, la mise en service des porte-avions d’escorte, surnommés « Jeep Carriers ». Ces navires plus petits, construits sur des coques de cargos, accompagnent les convois au milieu de l’océan. Désormais, dès qu’un sous-marin est repéré en surface par le nouveau radar centimétrique (capable de détecter un périscope même par gros temps), un avion décolle pour le forcer à plonger ou le détruire. L’U-Boot perd alors son plus grand atout : sa mobilité en surface. C’est un problème d’autant plus important pour les nazis que les U-Boote ont une vitesse et une autonomie en plongée extrêmement réduite…
Mai 1943 : le tournant de la bataille
Dönitz croit toucher au but, mais le vent tourne brutalement en mai 1943, le fameux « Mai Noir ». C’est le paroxysme de la bataille de l’Atlantique. Les progrès alliés en matière de lutte anti-sous-marine (grenadage plus précis, mortiers Hedgehog) et la multiplication des groupes de chasse (Support Groups) rendent les attaques de meutes suicidaires.
Sur le mois de mai 1943, 43 U-Boote sont détruits. Cela représente 25 % de la force opérationnelle allemande. Parallèlement, le miracle industriel américain des navires « Liberty Ships » commence à porter ses fruits : les États-Unis construisent désormais des cargos plus vite que les Allemands ne peuvent les couler.
Le 24 mai 1943, l’amiral Dönitz, dont le propre fils a péri en mer, doit se rendre à l’évidence… Il retire ses meutes de l’Atlantique Nord pour limiter le massacre. La bataille n’est pas encore finie, mais pour les Alliés, le pont maritime est définitivement sécurisé. La matériel militaire va pouvoir être déversé en Angleterre en prévision du futur débarquement en Normandie.
L’effondrement de la Kriegsmarine (1944-1945)
L’agonie des loups et la suprématie aérienne
Après le « Mai Noir » de 1943, la Bataille de l’Atlantique change radicalement de visage. Ce n’est plus une traque de navires marchands, mais une lutte pour la survie des sous-marins eux-mêmes. Les Alliés ont transformé l’océan en une zone de surveillance permanente. Grâce à l’introduction du système de triangulation radio HF/DF (Huff-Duff) et de nouveaux radars centimétriques de plus en plus sophistiqués, les U-Boote ne peuvent plus émettre de messages ou naviguer en surface sans être immédiatement localisés.
L’aviation alliée, désormais dotée de projecteurs de forte puissance (le Leigh Light), surprend les sous-marins de nuit pendant qu’ils rechargent leurs batteries. La Kriegsmarine tente de riposter en installant le « Schnorchel », un tube permettant de faire fonctionner les moteurs diesel en immersion périscopique, mais cela réduit la vitesse et la visibilité des équipages allemands. Les loups de Dönitz sont devenus des proies, traqués jusque dans leurs zones d’entraînement en mer Baltique.
Le pari technologique des nazis : les sous-marins de type XXI et XXIII
Sentant la défaite approcher, l’ingénierie allemande tente un pari révolutionnaire : le passage du « submersible » au véritable « sous-marin », tel que nous le connaissons aujourd’hui. Jusqu’ici, les navires passaient 90 % de leur temps en surface. Le nouveau Type XXI « Elektroboot » est conçu pour rester immergé durant toute sa patrouille. Avec une silhouette hydrodynamique et une capacité de batterie colossale, il peut naviguer sous l’eau plus vite qu’un navire d’escorte en surface. C’est une véritable révolution.
Mais voilà, ce sursaut technologique arrive trop tard. L’industrie allemande est asphyxiée par les bombardements alliés et les pénuries de matières premières. Quelques exemplaires du Type XXI prendront toutefois la mer avant la fin du conflit. Mais ils ne parviendront jamais à influencer le cours de la bataille. Ces navires resteront toutefois une référence technique absolue. Les quelques exemplaires produits seront ainsi répartis entre les vainqueurs (URSS, USA, Royaume-Uni et France), et serviront de modèle de base pour tous les sous-marins de la Guerre froide.
Un U-Boot type XXI
Le bilan de la Bataille de l’Atlantique
Le 4 mai 1945, l’amiral Dönitz, devenu brièvement le successeur d’Hitler, ordonne à ses équipages de cesser les hostilités. Le bilan de cette lutte est effroyable. Les Alliés ont perdu environ 3 500 navires marchands et 175 navires de guerre. Côté humain, cela représente plus de 72 000 morts (marins et civils). C’est le prix qu’il a fallu payer pour maintenir ouvert le flux vital entre l’Amérique et l’Europe.
Du côté allemand, le sacrifice est proportionnellement plus lourd : sur les 40 000 hommes engagés dans l’arme sous-marine, près de 30 000 ne sont jamais revenus, soit un taux de mortalité de 75 % C’est le taux le plus élevé de tous les corps d’armée du conflit. Sur les 1 153 U-Boote construits pendant la guerre, 784 ont été coulés. L’Atlantique est devenu, au sens propre, un immense cimetière d’acier.
Bilan de la guerre économique entre flottes alliées et la Kriegsmarine
La courbe rouge (Tonnage allié coulé) grimpe en flèche jusqu’en 1942, marquant l’efficacité maximale des « meutes de loups » de Karl Dönitz. On note un pic à plus de 8 millions de tonnes en 1942.
La courbe bleue (Tonnage construit) illustre le réveil et la puissance industrielle des Alliés. Si elle reste sous les pertes jusqu’en 1942, elle explose littéralement en 1943 pour atteindre près de 15 millions de tonnes, rendant les succès des U-Boote mathématiquement insignifiants pour peser sur l’issue de la guerre.
Navires Alliés et U-Boot coulés, par an
Ce graphique permet de visualiser deux dynamiques opposées qui ont scellé le sort de la guerre navale :
L’efficacité des « meutes de loups » (barres bleues). On constate une progression dramatique des pertes alliées jusqu’en 1942, année record où plus de 1 100 navires sont envoyés par le fond. Cette période correspond à l’apogée de la stratégie de Karl Dönitz.
Le sacrifice des sous-mariniers (Barres rouges). Le graphique montre une bascule brutale en 1943. Alors que les pertes alliées chutent de plus de moitié les pertes de U-Boote explosent, dépassant les 200 unités détruites en une seule année.
Le tournant de 1943.À partir de cette date, la Kriegsmarine perd plus de sous-marins qu’elle ne coule de navires de manière proportionnelle.
Pourcentage de convois Alliés ayant essuyé des pertes
Ce graphique démontre l’efficacité croissante de la stratégie alliée.
L’apogée du danger (1942-1943). Le risque d’interception atteint son maximum, marquant le succès des « meutes de loups ».
Le point de bascule (Juin 1943). Les pertes de convois s’effondrent grâce à la couverture aérienne totale et au décodage des communications allemandes.
Le pilier de la victoire alliée
La victoire dans l’Atlantique fut la condition sine qua non de toutes les autres victoires alliées en Europe. Sans la sécurisation des routes maritimes, le débarquement en Normandie (Overlord) n’aurait jamais pu être envisagé, et l’Union soviétique n’aurait pas reçu les millions de tonnes de matériel envoyées par les convois de l’Arctique.
Les allemands n’auront jamais su construire suffisamment de U-Boote pour pouvoir remporter cette bataille. Cet épisode de la guerre a également marqué la naissance de la guerre navale moderne, où le renseignement électronique, la détection radar et la coopération aéro-maritime priment désormais sur la seule puissance de feu des canons.
Sources :
François-Emmanuel Brézet, Dönitz « Le dernier Führer », Perrin
https://www.veterans.gc.ca/fr/commemoration/histoire-militaire/seconde-guerre-mondiale/bataille-de-latlantique
https://uboat.net/
https://www.u-boote.fr/type_u-boote/type_xxi.htm
https://www.iwm.org.uk/history/the-battle-of-the-atlantic-explained
https://www.naval-history.net/WW2CampaignsUboats2.htm