Wernher von Braun
(1912-1977)
Wernher von Braun est l’un des personnages les plus fascinants et les plus dérangeants du XXe siècle. Fascinant parce que son génie est incontestable : c’est lui qui a conçu le V2, première fusée à franchir la frontière de l’espace, et c’est lui qui a conçu le Saturn V, le lanceur qui a envoyé les premiers hommes sur la Lune. Dérangeant parce qu’entre ces deux exploits, il y a Dora — un camp de concentration souterrain où vingt mille déportés sont morts pour fabriquer ses fusées.
Von Braun a toujours prétendu n’être qu’un scientifique, indifférent à la politique, uniquement préoccupé par les étoiles. Les archives racontent une histoire plus compliquée. Membre du NSDAP, officier SS, visiteur des tunnels de Mittelwerk — il savait. La question qui reste ouverte, et que les historiens continuent de débattre, n’est pas de savoir s’il savait : c’est de savoir dans quelle mesure il s’en souciait.
Son histoire est celle d’un homme qui a mis son génie au service de quiconque pouvait financer ses rêves — le IIIe Reich d’abord, les États-Unis ensuite. Et qui a fini couvert d’honneurs, célébré comme un héros, pendant que les survivants de Dora témoignaient dans l’indifférence générale.
La genèse d’une ambition spatiale (1912-1932)
Wernher von Braun naît le 23 mars 1912 à Wirsitz, dans une famille de la haute aristocratie prussienne. Son père est baron et sera ministre sous la République de Weimar. Rien ne semble devoir le détourner d’une carrière dans l’administration ou l’armée. C’est un cadeau de sa mère — un télescope — qui change tout. L’adolescent fixe son regard vers l’espace, et ne le détournera plus jamais.
Il dévore les écrits des pionniers de l’astronautique, Hermann Oberth en tête, et rejoint la Société pour les voyages spatiaux — la VfR — où il se distingue rapidement par un pragmatisme rare dans ces milieux de rêveurs. Il comprend très tôt que la conquête de l’espace exigera des moyens colossaux que seul un État peut fournir. Cette conviction — que le rêve a besoin d’un sponsor, quel qu’il soit — guidera toute sa carrière.
Lorsque l’armée allemande commence à s’intéresser aux fusées pour contourner les restrictions du traité de Versailles sur l’artillerie lourde, von Braun voit une opportunité. Il n’hésite pas.
L’ascension et la militarisation du rêve (1932-1937)
En 1932, l’armée recrute von Braun pour travailler à Kummersdorf sous la direction du capitaine Walter Dornberger. Il a vingt ans. Il mène de front ses recherches doctorales — il obtient son doctorat en physique en 1934 — et le développement de prototypes militaires. La série des fusées Aggregat avance rapidement : du prototype instable A1 vers le A3, puis vers quelque chose de bien plus ambitieux.
En 1934, les fusées Max et Moritz atteignent deux mille mètres d’altitude. La preuve est faite que la propulsion liquide est l’avenir de l’artillerie à longue portée — et de bien plus encore. L’armée est convaincue. Les crédits affluent.
En 1937, von Braun adhère au NSDAP. Il expliquera plus tard que cette adhésion était purement formelle, imposée par les circonstances. La même année, les sites de test de Kummersdorf deviennent trop petits pour ses ambitions. Il identifie Peenemünde, sur la côte baltique isolée de la mer Baltique, comme le lieu idéal pour construire le plus grand centre de recherche sur les fusées du monde. Il obtient les financements. La construction commence.
L’apogée technique à Peenemünde (1937-1943)
Directeur technique à vingt-cinq ans à peine, von Braun transforme Peenemünde en quelque chose qui n’a pas d’équivalent dans le monde. Des milliers d’ingénieurs, de techniciens et de scientifiques convergent sur ce bout de côte baltique pour travailler sur la fusée A4 — celle qui deviendra le V2, la Vergeltungswaffe 2, l’arme de représailles numéro deux.
Le 3 octobre 1942, le V2 réalise ce qu’aucun engin construit par l’homme n’avait jamais accompli : il franchit la frontière de l’espace, atteignant une altitude de quatre-vingt-cinq kilomètres. Dans la salle de contrôle de Peenemünde, Dornberger déclare à von Braun que ce vol marque la naissance du voyage spatial. Von Braun le sait déjà.
Mais le contexte est celui d’une guerre que l’Allemagne commence à perdre. Hitler, d’abord sceptique sur les fusées, se convertit brutalement à leur potentiel après Stalingrad — il voit dans les V2 les armes miracles qui renverseront le cours du conflit. Les pressions pour industrialiser la production s’intensifient. Sous l’insistance de Himmler, von Braun intègre la SS en 1940 avec le grade de Sturmbannführer. Il sera promu jusqu’au grade d’Obersturmbannführer — l’équivalent d’un lieutenant-colonel.
L’ombre de Mittelbau-Dora et la chute (1943-1945)
En août 1943, les bombardiers de la RAF détruisent une grande partie des installations de Peenemünde. La décision est prise de délocaliser la production des V2 dans un site imprenable depuis les airs : des tunnels creusés dans le massif du Harz, en Thuringe. C’est la naissance du Mittelwerk — l’usine souterraine la plus sinistre de la Seconde Guerre mondiale.
Von Braun collabore avec le général SS Hans Kammler pour organiser cette transition. Le Mittelwerk dépend du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Les déportés — Soviétiques, Français, Polonais, Italiens, résistants de toute l’Europe occupée — sont acheminés par milliers dans ces galeries sans lumière naturelle, sans ventilation suffisante, sans installations sanitaires. Ils dorment dans les tunnels mêmes où ils travaillent. La mortalité est catastrophique. On estime que la fabrication du V2 a causé la mort de vingt mille prisonniers — plus que le nombre de victimes tués par les V2 eux-mêmes.

Von Braun visite ces tunnels à plusieurs reprises. Il voit les conditions. Il sait. Il continue. Il demandera même, par courrier, des déportés supplémentaires pour accélérer la production. Cette lettre existe. Elle porte sa signature.
En 1944, la Gestapo l’arrête brièvement — non pour avoir protesté contre le traitement des déportés, mais pour avoir exprimé des regrets sur l’usage militaire des fusées, laissant entendre qu’il aurait préféré les consacrer à l’exploration spatiale. Il est libéré sur intervention de Dornberger et de Speer, qui arguent que sa mort serait un désastre pour le programme. Von Braun récupérera cette arrestation après la guerre comme preuve de sa résistance au régime. C’est une construction.
En janvier 1945, face à l’avancée soviétique, il organise méthodiquement la fuite d’une partie de son équipe et de ses archives vers les lignes américaines. Il ne fuit pas le nazisme — il fuit les Soviétiques, sachant que son génie technique vaut plus entre des mains américaines. C’est un calcul froid et parfaitement lucide. Mais il fuit aussi, concrètement, les SS eux-mêmes : la SS a pris le contrôle du programme V2 fin 1944, et l’ordre a été donné d’éliminer tout scientifique tentant de faire défection plutôt que de le laisser tomber aux mains de l’ennemi. Dans les derniers jours d’avril 1945, von Braun et une centaine de ses ingénieurs se cachent dans des grottes pour échapper aux commandos SS. Le 2 mai, son frère Magnus contacte une patrouille américaine avancée. Von Braun se rend.

De l’Opération Paperclip à la Lune (1945-1977)
Les Américains l’accueillent avec empressement dans le cadre de l’Opération Paperclip — un programme secret qui permet de recruter des scientifiques et ingénieurs allemands, quels que soient leurs antécédents sous le régime nazi, pour les mettre au service de l’effort de guerre américain contre l’URSS. Le dossier de von Braun est épuré. Ses liens avec la SS, son implication à Dora, ses demandes de main-d’œuvre déportée — tout cela est soigneusement mis de côté. Il est trop précieux pour être encombré par son passé.
Installé d’abord à Fort Bliss au Texas, puis à Huntsville en Alabama, il développe les missiles balistiques Redstone pour l’armée américaine. En 1957, les Soviétiques parviennent à envoyer Spoutnik, premier satellite artificiel dans l’espace. Pour les Américains, c’est un séisme, une humiliation. Von Braun était pourtant prêt — mais Eisenhower préfère confier le premier lancement à l’US Navy, souhaitant que la victoire revienne à des Américains de souche plutôt qu’à un ancien nazi allemand. L’US Navy échoue : la presse américaine titre « Flopnik ». Cette fois, Washington fait preuve de pragmatisme et confie le programme spatial à von Braun, qui en janvier 1958 parvient à lancer Explorer, premier satellite américain.
Quand la NASA est créée en 1958, von Braun en devient l’une des figures centrales. Il collabore avec Disney pour des documentaires grand public sur la conquête de l’espace, apparaît dans les journaux télévisés, devient une célébrité nationale. L’Allemand qui avait construit des armes pour terroriser Londres est désormais le visage souriant du rêve américain.

Son ambition de jeunesse se réalise enfin avec la conception du Saturn V — la plus puissante fusée jamais construite, capable d’envoyer l’homme sur la Lune. Le 16 juillet 1969, Apollo 11 décolle de Cap Kennedy. Le 20 juillet, Neil Armstrong pose le pied sur la Lune. Von Braun regarde depuis la salle de contrôle. Il a cinquante-sept ans. Il a attendu ce moment toute sa vie.
Il meurt d’un cancer le 16 juin 1977 à Alexandria, en Virginie, à l’âge de soixante-cinq ans, couvert d’honneurs et de décorations américaines. Les survivants de Dora témoignent encore. Certains ont tenté, jusqu’à la fin, d’obtenir une reconnaissance officielle de sa responsabilité. Ils n’ont jamais obtenu d’excuses.
Wernher von Braun en quelques questions
Wernher von Braun était le directeur technique du centre de recherche de Peenemünde. Il a dirigé le développement de la fusée A4, plus connue sous le nom de V2. Membre du parti nazi et officier SS, il a supervisé la conception de cette « arme de représailles ».
Oui, Wernher von Braun a adhéré au parti nazi (NSDAP) en 1937 et a intégré la SS en 1940. Bien qu’il ait prétendu n’être qu’un scientifique apolitique, les archives confirment son implication dans l’appareil d’État du Troisième Reich.
Les fusées V2 étaient produites dans l’usine souterraine de Mittelwerk, liée au camp de concentration de Mittelbau-Dora. Von Braun s’est rendu sur place à plusieurs reprises. Il était conscient que la production de ses fusées reposait sur le travail forcé des déportés. On estime que la fabrication du V2 a causé la mort de 20 000 prisonniers, soit plus que les explosions du missile lui-même.
Aux États-Unis, Wernher von Braun a conçu la fusée Saturn V, le lanceur géant du programme Apollo. C’est grâce à cette technologie que la mission Apollo 11 a pu envoyer les premiers hommes sur la Lune en 1969. Il est considéré comme le père de l’exploration spatiale américaine.
Le V1 était un missile de croisière (bombe volante) propulsé par un pulsoréacteur. Le V2, dirigé par von Braun, était une fusée balistique supersonique à propulsion liquide, capable d’atteindre l’espace avant de retomber sur sa cible. Le V2 était beaucoup plus coûteux et complexe que le V1.
Sources :
https://www.nasa.gov/people/wernher-von-braun/
https://www.britannica.com/biography/Wernher-von-Braun
Sommaire
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