Les avions
Iliouchine Il-2 Chtourmovik
Carte d’identité
- Période de service : 1941–1954
- Concepteur : Sergueï Iliouchine / bureau OKB-240
- Fabricant : Usines de Voronej, puis Kouïbychev (Samara)
Fiche technique
Il-2M biplace, moteur AM-38F
- Longueur : 11,60 m
- Hauteur : 3,39 m
- Equipage : 2 hommes (pilote + mitrailleur arrière) ; version monoplace initiale : 1 seul
- Armement : 2 canons VYa-23 de 23 mm dans les ailes (150 coups/arme) / 1 mitrailleuse UBT de 12,7 mm (mitrailleur arrière, version biplace uniquement)
- Production : 36 183 (record absolu de production pour un appareil militaire)
1. Un avion né de la guerre d’Espagne
Le lancement de l’Iliouchine Il-2 est le résultat d’une des rares expériences que l’URSS eût retirées de la guerre d’Espagne. En mars 1937, lors de la bataille de Guadalajara, les avions d’attaque au sol soviétiques engagés aux côtés des républicains se révèlent vulnérables aux chasseurs nationalistes et aux unités antichar dès qu’ils opèrent sans protection. La conclusion que les stratèges soviétiques en tirent est radicale et originale : l’avion d’attaque au sol du futur devra être blindé, comme l’est un char.
L’Il-2 répondait à un cahier des charges portant sur un appareil blindé spécialisé dans l’attaque au sol. Il fut conçu à l’origine par Sergueï Iliouchine et son équipe au Bureau central de conception en 1938 comme un avion biplace avec une coque blindée protégeant l’équipage, le moteur, les radiateurs et le réservoir, ce qui en faisait un véritable char d’assaut volant.
C’est à la demande du gouvernement soviétique que Sergueï Iliouchine étudia un tel appareil dès 1938. Il proposa le TsKB-55, un biplace disposant de 700 kg de blindage de type monocoque. Son poids atteignait 4 700 kg. Le vol inaugural de cet appareil eut lieu le 2 octobre 1939. Mis en concurrence avec le Su-6, il fut désigné BSh-2 par l’armée. Le moteur AM-35 de 1 370 ch se révéla insuffisant, et un deuxième prototype, désigné TsKB-57, monoplace, plus léger et propulsé par un AM-38 de 1 680 ch, prit l’air le 12 octobre 1940.
2. La « baignoire » blindée : une innovation structurelle
Ce qui distingue fondamentalement l’Il-2 de tous ses contemporains n’est pas son armement ni sa vitesse, mais sa construction. Le concepteur Iliouchine a bâti l’Il-2 autour d’une « baignoire » blindée de 700 kg : une coque structurelle en plaques d’acier de 4 à 12 mm d’épaisseur renfermant le moteur, le cockpit et les réservoirs de carburant.
Particularité : ce blindage n’est pas ajouté sur une structure préexistante, il fait partie intégrante de la cellule. Les plaques d’acier constituent elles-mêmes le fuselage avant, portant les charges de vol au même titre que n’importe quel longeron. Ce principe de blindage monocoque, inédit sur un avion de combat de cette époque, présente deux avantages majeurs : il est plus léger qu’un blindage rapporté à protection équivalente, et il ne peut pas se désolidariser de la structure sous l’effet des impacts.
Les munitions de petit calibre ricochaient dessus et même les impacts de canon de 20 mm peinaient à abattre l’appareil. Les équipages allemands qui l’affrontent au sol avec des mitrailleuses légères découvrent avec stupeur que leurs projectiles n’ont aucun effet. Les premiers rapports de la Wehrmacht parlent d’un avion impossible à abattre avec les armes légères, d’où le surnom « Schwarzer Tod », la Mort noire, que lui donnent les soldats allemands, ou encore « Betonflugzeug », l’avion de béton, que lui attribuent les pilotes de la Luftwaffe en référence à la fois à sa résistance mais aussi à sa maniabilité limitée.
3. Barbarossa : entre promesses et catastrophes
Au début de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, 249 exemplaires seulement avaient été livrés. Ce chiffre modeste révèle une réalité industrielle : l’Il-2 est encore en phase de montée en cadence au moment où la Wehrmacht enfonce les frontières soviétiques. La production de l’Il-2 fut dans un premier temps ralentie à cause du transfert des usines de production à l’est, loin du front.
Le bilan des premiers mois est catastrophique, mais pour une raison que les concepteurs avaient prévue et que l’état-major avait ignorée. L’avion avait été conçu comme biplace, avec un mitrailleur arrière pour protéger la sphère arrière. Mais Staline avait ordonné sa production en version monoplace pour accélérer la cadence. Cette version se révéla très vulnérable contre les chasseurs de la Luftwaffe qui l’attaquaient systématiquement par l’arrière, angle mort total de l’avion monoplace.
Durant les périodes de combat intense, un Chtourmovik était perdu toutes les dix missions de combat, un ratio qui s’améliorera à une perte toutes les vingt-six missions en 1943. Les soviétiques perdirent plus de 4 000 appareils de tous types lors du premier mois désastreux des hostilités : le 4e Régiment, par exemple, perdit 55 de ses 65 Chtourmovik.
4. Le télégramme de Staline
C’est dans ce contexte de désastre industriel et opérationnel que Staline intervient personnellement. Alors que les chars allemands fonçaient vers Moscou à l’automne 1941, Staline adressa ce télégramme aux directeurs des usines Il-2 : « Vous avez trahi notre patrie et notre Armée rouge. Vous n’avez pas encore daigné produire des Il-2. L’Il-2 est aussi nécessaire pour notre Armée rouge que l’air qu’elle respire et le pain qu’elle mange. (…) Si l’usine 18 pense pouvoir narguer le pays en fabricant un Il-2 par jour, elle se trompe lourdement et paiera le prix. (…) Je vous préviens pour la dernière fois. »
Le message produisit son effet. La production s’emballa. En 1943, les usines produisaient plus de 1 200 Il-2 par mois. Au pic de production, les usines soviétiques sortaient plus de 40 Il-2 par jour. La grande usine de Voronej, menacée par l’avance allemande, est évacuée vers Kouïbychev (future Samara) en octobre 1941, machines et ouvriers chargés sur des trains alors même que les forces allemandes approchent. La production reprend en six semaines, un exploit logistique qui résume à lui seul la capacité de résistance industrielle soviétique.
5. La version biplace : la correction d’une erreur
En février 1942, Staline revient sur son ordre de produire l’Il-2 sous forme monoplace et la variante biplace créée par Iliouchine est officiellement adoptée. La version biplace fut appelée Il-2M et différait de la version monoplace par l’addition d’un mitrailleur arrière doté d’une mitrailleuse UBT de 12,7 mm sous une verrière rallongée.
La verrière du mitrailleur arrière fut très souvent retirée en opération afin d’augmenter le champ de tir de la mitrailleuse. Cette adaptation improvisée illustre bien l’approche soviétique des modifications techniques en temps de guerre : pragmatisme absolu, sans attendre des solutions parfaites sur le papier.
Afin de protéger la sphère arrière basse de l’appareil, les Il-2M furent également dotés d’un lance-grenade DAG-5 puis DAG-10 chargés de respectivement 5 et 10 grenades explosives largables dans le sillage de l’avion. La version biplace, avec un mitrailleur arrière armé d’une mitrailleuse UBT de 12,7 mm, entra en service en 1943 et réduisit considérablement les pertes dues aux attaques de chasseurs.
6. L’armement antichar : de la théorie à la réalité de Koursk
L’Il-2 est conçu dès l’origine pour détruire les blindés. Mais l’efficacité réelle de ses armes contre les chars fait l’objet d’un débat historique nuancé. Les canons ShVAK de 20 mm initiaux furent remplacés par des canons Volkov-Yartsev VYa-23 de 23 mm, plus efficaces contre les véhicules blindés légers. Certaines versions reçoivent les canons NS-37 de 37 mm, spécifiquement conçus pour perforer les toits de chars plus légers, ces parties étant les moins blindées des Panzer III et Panzer IV.
L’Il-2 atteignit son efficacité maximale lors de la bataille de Koursk en juillet 1943, la plus grande bataille de chars de l’histoire. Les Il-2 attaquent les formations blindées allemandes en cercles successifs, chaque appareil piquant à tour de rôle sur les chars ennemis, les autres couvrant ses flancs. Cette tactique, dite « Cercle de mort » (krug smerti en russe), permet de maintenir une pression continue sur les colonnes blindées sans que les chasseurs de la Luftwaffe puissent isoler un Il-2.
Il semble cependant que certaines victoires revendiquées par les Soviétiques soient surévaluées. Les analyses d’après-guerre ont montré que les canons de 23 mm et même de 37 mm peinent à percer le blindage supérieur des chars moyens allemands de 1943-1944. L’efficacité réelle de l’Il-2 contre les blindés tient davantage à la destruction des véhicules de soutien, des camions, des dépôts de carburant et des pièces d’artillerie qu’à des destructions directes de chars lourds en duel frontal.
7. « Ilyusha » : le surnom affectueux
L’Il-2 entretient avec ses pilotes une relation particulière. Les pilotes soviétiques lui donnent le diminutif affectueux « Ilyusha ». L’infanterie au sol l’appelle « le char volant » ou « le fantassin volant ». Ces surnoms traduisent une vérité opérationnelle concrète : l’Il-2 vole bas, souvent à quelques dizaines de mètres au-dessus des lignes de front, si proche des soldats qu’ils peuvent parfois distinguer le pilote dans son cockpit.
L’Il-2 put également servir occasionnellement comme chasseur, en particulier contre des Ju-87, Ju-52, Hs-126, FW-200 et He-111, avions suffisamment lents pour que la vitesse modeste de l’Il-2 ne soit pas un handicap rédhibitoire dans la poursuite. Ces missions restent anecdotiques, mais elles illustrent la polyvalence que les équipages, contraints par les circonstances, ont su tirer d’un appareil conçu pour le sol.
8. Un record qui tient toujours
Sur l’ensemble de la guerre, les usines soviétiques construisirent 36 183 Il-2, en faisant l’avion militaire le plus produit de l’histoire, un record qui tient encore aujourd’hui. Pour mettre ce chiffre en perspective, les États-Unis construisirent environ 12 700 B-17 Flying Fortress et 15 000 P-51 Mustang. Les Soviétiques construisirent ainsi plus du double de Chtourmovik que l’Amérique ne construisit de Mustang.
Cette disproportion n’est pas un hasard. Elle reflète une priorité politique explicite, rappelée par le télégramme de Staline, et une doctrine d’emploi qui fait de l’appui air-sol la mission première de l’aviation tactique soviétique, bien avant la supériorité aérienne ou le bombardement stratégique. L’Il-2 n’est pas produit à 36 000 exemplaires parce qu’il est parfait : c’est parce qu’il est indispensable, que ses pertes sont énormes, et que la doctrine soviétique exige qu’il soit toujours là, en nombre, sur chaque secteur du front.
9. Évaluation
L’Il-2 est un avion profondément imparfait dans plusieurs compartiments : sa vitesse maximale de 450 km/h le rend vulnérable aux chasseurs de la Luftwaffe, sa maniabilité limitée lui vaut le sobriquet d' »avion de béton » chez les pilotes allemands, et son efficacité antichar directe est plus limitée que ce que la propagande soviétique affirme.
Mais ces imperfections manquent l’essentiel de ce qu’il représente. L’Il-2 est le fruit d’une doctrine cohérente : l’intégration étroite de l’aviation et des forces terrestres dans une seule bataille. C’est aussi le fruit d’une philosophie industrielle sans équivalent : produire l’appareil en quantité telle qu’aucune perte ne puisse en priver durablement les unités au sol. Ce n’est pas le meilleur avion d’attaque au sol de la guerre en termes de performances pures. C’est celui qui était toujours là quand il le fallait, sur tous les fronts, de Moscou à Berlin.
10. Évolution & variantes
| Version | Moteur | Production | Caractéristique principale |
|---|---|---|---|
| Il‑2 monoplace | Mikouline AM‑38 | ~1 500 | Première version de série ; pilote seul, sans défense arrière, très vulnérable aux attaques des chasseurs venant de l’arrière |
| Il‑2 biplace | Mikouline AM‑38 puis AM‑38F | ~22 000 | Ajout d’un mitrailleur arrière armé d’une UBT de 12,7 mm ; devient la configuration standard à partir de la fin de 1942 |
| Il‑2 Type 3 / Il‑2m3 | Mikouline AM‑38F | ~11 000 | Version de référence de fin de guerre ; ailes « en flèche », meilleure stabilité, cellule et protection du mitrailleur améliorées |
| Il‑2 à canons NS‑37 | Mikouline AM‑38F | 947 selon certaines sources ; chiffres divergents | Variante antichar avec deux canons NS‑37 de 37 mm sous les ailes ; puissance élevée, mais recul important et précision dégradée |
| Il‑2T | Mikouline AM‑38F | Production limitée, nombre non établi de façon fiable | Version navale conçue pour l’emport d’une torpille ; emploi très limité |
| U‑Il‑2 / Il‑2U | Mikouline AM‑38F | Production limitée, nombre non établi de façon fiable | Version biplace d’entraînement avec double commande |
| Il‑10 | Mikouline AM‑42 | ~6 100 pendant et après-guerre selon les décomptes | Successeur du Il‑2, plus rapide et mieux protégé ; à distinguer du Il‑2, même s’il prolonge directement le concept de Shturmovik |
Galerie photos
Carte d’identité
- Période de service : 1941–1954
- Concepteur : Sergueï Iliouchine / bureau OKB-240
- Fabricant : Usines de Voronej, puis Kouïbychev (Samara)
Fiche technique
Il-2M biplace, moteur AM-38F
- Longueur : 11,60 m
- Hauteur : 3,39 m
- Equipage : 2 hommes (pilote + mitrailleur arrière) ; version monoplace initiale : 1 seul
- Armement : 2 canons VYa-23 de 23 mm dans les ailes (150 coups/arme) / 1 mitrailleuse UBT de 12,7 mm (mitrailleur arrière, version biplace uniquement)
- Production : 36 183 (record absolu de production pour un appareil militaire)