Junkers Ju 87 Stuka
1. Une idée née d’une démonstration américaine
L’origine du Ju 87 remonte à une spécification de 1933 pour un avion de bombardement en piqué, défendue par Ernst Udet après qu’il eut assisté à des démonstrations de bombardement en piqué effectuées par le Curtiss Helldiver de la marine américaine. Udet, ancien as de la Première Guerre mondiale devenu responsable du développement technique de la Luftwaffe, est convaincu que cette technique – frapper des cibles ponctuelles avec une précision inédite, en plongeant presque à la verticale jusqu’au largage – peut transformer l’appui aérien rapproché.
Le ministère de l’Air du Reich lance en 1934 un appel d’offres pour un bombardier en piqué robuste et performant. C’est le projet de la firme Junkers, mené par l’ingénieur Hermann Pohlmann, qui retient l’attention. Le premier prototype effectue son vol inaugural à l’automne 1935, propulsé par un moteur britannique Rolls-Royce Kestrel de 640 ch ; sa stabilité se révèle médiocre et l’appareil est détruit lors des essais, son pilote ne parvenant pas à le contrôler dans certaines évolutions en lacet. Le Ju 87 V2, volant l’automne suivant avec un moteur Junkers Jumo 210A et une dérive unique, se révèle bien plus représentatif des appareils de série qui suivront.
2. Une silhouette dictée par sa fonction
Tout dans la conception du Stuka découle de sa mission unique. L’appareil est facilement reconnaissable grâce à ses ailes incurvées en W et à son gros train d’atterrissage principal fixe. Ce train fixe, entouré d’un large carénage, génère une forte traînée, défaut qui se révèlera très pénible par la suite, diminuant la vitesse déjà faible de l’appareil ; lors de certaines opérations, la boue bloquait même l’avion au roulage au point que les carénages furent parfois retirés.
Deux innovations techniques distinguent le Ju 87 de la quasi-totalité des bombardiers de son époque. Le système automatique de ressource constitue la plus importante : lors du piqué, si le pilote venait à perdre connaissance sous l’effet de l’accélération, ce mécanisme prenait le relais pour redresser l’avion automatiquement après le largage de la bombe, évitant un écrasement certain. Cette précaution n’est pas superflue : la ressource, initiée à 6 G, provoquait chez les pilotes une perte de vision de cinq secondes appelée « voile gris », phénomène suffisamment documenté pour que des tests soient menés sur des cockpits pressurisés et des combinaisons spéciales pour limiter ses effets.
La procédure d’attaque est précisément codifiée : l’avion vole en palier à 4 600 mètres d’altitude jusqu’à apercevoir sa cible dans un viseur situé dans le plancher du cockpit, puis effectue un demi-tonneau pour entamer le piqué, les freins se déployant automatiquement. L’angle de piqué peut atteindre la verticale, la vitesse étant maintenue entre 500 et 600 km/h, et l’avion redresse à 450 mètres d’altitude après avoir largué sa bombe.
3. La trompette de Jéricho : l’arme psychologique
Les fameuses sirènes, baptisées « trompettes de Jéricho », furent installées pour la première fois sur les Ju 87 B-1, sur une suggestion d’Ernst Udet, dans le but explicite d’affaiblir le moral de l’ennemi. Elles étaient actionnées par deux hélices de 70 centimètres placées sur le carénage du train d’atterrissage, qui tournaient sous l’effet du vent lors du piqué.
Ce son strident, qui s’amplifiait proportionnellement à la vitesse de l’air s’écoulant autour de l’avion, se déconnectait automatiquement lorsque les freins de piqué se rétractaient. Au début de la guerre, ce hurlement provoqua des mouvements de panique indescriptibles, en particulier parmi les chevaux des troupes montées, et accentua la terreur suscitée par des bombardements souvent dirigés contre des trains, des ponts, des bâtiments, ou contre les réfugiés fuyant sur les routes devant l’avancée allemande.
Paradoxalement, cette arme psychologique redoutée disparaît progressivement au fil de la guerre. Les sirènes furent réellement efficaces et causèrent de véritables traumatismes chez leurs victimes, mais elles furent retirées lorsqu’il s’avéra qu’elles provoquaient une diminution de vitesse de 20 à 25 km/h, un prix devenu trop élevé à payer, dès que l’aviation adverse a cessé d’être négligeable.
4. Guernica et l’Espagne : le laboratoire
Trois Ju 87 A-1 sont envoyés en Espagne en 1936. Le colonel Von Richthofen, chef de la Légion Condor, qui s’était opposé quelques années plus tôt à la réalisation même du Stuka, se montre si impressionné par sa précision qu’il en réclame davantage. L’attaque la plus célèbre de cette période reste le bombardement de la ville de Guernica, épisode qui marquera durablement l’imaginaire collectif européen sur le bombardement aérien des populations civiles, et que Picasso immortalisera dans son tableau du même nom.
L’expérience de la guerre civile espagnole se révèle inestimable pour les équipages allemands, qui perfectionnent leurs compétences et évaluent leur équipement en conditions de combat réelles, bien que le Ju 87 n’y ait pas encore rencontré d’opposition aérienne ni antiaérienne significative. Cette absence de réelle opposition explique en partie l’excès de confiance qui marquera l’emploi du Stuka lors des deux premières années de la Seconde Guerre mondiale.
5. L’instrument de la Blitzkrieg
C’est lors de la campagne de Pologne, puis pendant l’invasion de la France en 1940, que le Junkers Ju 87 forge sa réputation. Capable de détruire des cibles avec une précision redoutable, il joue un rôle clé dans l’appui des forces terrestres allemandes. Le premier acte de guerre de tout le conflit est d’ailleurs une attaque de Stuka : un raid de Ju 87 B sur un pont polonais, quelques minutes avant l’invasion officielle du 1er septembre 1939.
La tactique combinée des Panzerdivisionen et des Stukageschwader devient la signature de la Blitzkrieg : les Ju 87 frappent en amont les points de résistance, les nœuds de communication et l’artillerie ennemie, ouvrant la voie aux colonnes blindées qui exploitent la percée avant que l’adversaire ne puisse se réorganiser. Cette coordination étroite entre aviation et forces terrestres, inédite à cette échelle, explique en grande partie la rapidité foudroyante des victoires allemandes de 1939-1940.
6. La fin du mythe : Angleterre et Malte
Le Stuka commence à montrer ses limites lors d’interceptions durant la campagne de France, en particulier lors de l’évacuation de Dunkerque. Mais c’est la Bataille d’Angleterre, à l’été 1940, qui sonne véritablement le glas de sa légende : le Stuka est extrêmement vulnérable aux attaques de chasseurs.
La raison est mécanique et sans appel. Le Stuka n’était ni le plus rapide, ni le plus moderne des avions de la guerre. Avec une vitesse maximale de 410 km/h et un armement défensif limité à une mitrailleuse de calibre léger, il ne peut tout simplement pas survivre face aux Hurricane et Spitfire de la RAF dès que ceux-ci parviennent à l’intercepter avant son piqué. Mis à part la région des Balkans, où il redore son blason, la suite est une succession de pertes sévères dont la Bataille de Malte et l’opération Barbarossa fournissent les exemples les plus parlants, sonnant la fin de la légende par un brutal retour à la réalité.
Sa trajectoire rectiligne pendant le piqué en fait également une cible de choix pour les nouveaux canons de DCA précis et à grande cadence de tir. L’invincibilité du Stuka, largement exploitée par la propagande allemande, ne repose en réalité que sur une condition unique et fragile : la maîtrise totale du ciel par la Luftwaffe. Dès que cette condition disparaît, ses faiblesses structurelles apparaissent au grand jour.
7. Hans-Ulrich Rudel : le pilote le plus titré de l’histoire
Aucune fiche sur le Stuka ne peut faire l’impasse sur Hans-Ulrich Rudel, dont la carrière dépasse l’entendement statistique habituel de l’aviation militaire. Rudel effectue 2 530 missions de combat, davantage que n’importe quel autre pilote dans l’histoire. Il est abattu ou contraint à un atterrissage forcé 32 fois, blessé cinq fois, et continue de voler même après l’amputation de sa jambe droite sous le genou.
Durant la guerre, il détruit pas moins de 2 000 cibles terrestres, dont 519 chars, et est considéré comme le pilote ayant donné le coup de grâce au croiseur soviétique Marat. À Kronstadt en septembre 1941, Rudel score un impact direct avec une bombe de 1 000 kg sur le cuirassé soviétique Marat, brisant sa coque et le faisant sombrer dans le port, rares cas dans l’histoire où un avion monomoteur parvient à couler un navire de ligne. Il fut un des initiateurs de la version Ju 87G, dont il savait tirer pleinement parti.
8. Le Ju 87G : un second souffle dans un rôle inattendu
Reconverti en chasseur de chars à partir de 1942, le Ju 87G équipé de deux canons antichars de 37 mm sous les ailes trouve un second souffle sur le front de l’Est. L’avion n’est plus tactiquement viable en bombardement en piqué classique dès que l’aviation adverse dispute la suprématie aérienne, mais entre des mains expérimentées comme celles de Rudel, ses canons antichars infligent des dégâts considérables aux colonnes blindées soviétiques, particulièrement lors des grandes batailles de chars.
Sur le front de l’Est, le Ju 87 est utilisé massivement et démontre, face à une aviation soviétique encore désorganisée au début du conflit, une efficacité remarquable contre les blindés et les positions fortifiées. Mais à mesure que la chasse ennemie se renforce, ses faiblesses deviennent évidentes. À l’automne 1943, la Luftwaffe admet que le Ju 87 est définitivement périmé dans son rôle de bombardement en piqué classique et entreprend la réorganisation des unités, les Stuka Geschwadern devenant des Schlacht Geschwadern progressivement converties sur Focke-Wulf Fw 190.
9. Évaluation
Le Stuka illustre une trajectoire rare dans l’histoire militaire : une arme conçue pour une doctrine précise, parfaitement adaptée à cette doctrine tant que ses conditions d’emploi sont réunies, et brutalement obsolète dès qu’elles disparaissent. Conçu pour une guerre éclair, il a incarné à la perfection une doctrine qui, avec le temps, a montré ses limites.
Sa précision de bombardement n’a jamais été sérieusement contestée : c’est sa survivabilité face à une aviation de chasse moderne qui s’effondre dès 1940. L’appareil pouvait placer ses bombes à moins de dix mètres de sa cible de façon répétée, et sa cellule extrêmement robuste pouvait absorber des dommages de combat significatifs tout en restant en état de vol. Ces qualités, considérables en 1939, ne suffisent simplement plus à compenser une vitesse de pointe dérisoire et un armement défensif minimal dès que l’ennemi dispose de chasseurs modernes et d’une défense antiaérienne organisée.
Malgré cela, le Stuka reste en production et en service parce qu’aucun remplaçant adéquat n’est disponible, et entre les mains de pilotes d’exception comme Rudel, il continue de délivrer des frappes de précision dévastatrices jusqu’aux derniers jours de la guerre. Plus que tout autre appareil de la Luftwaffe, le Ju 87 résume la trajectoire générale de l’aviation allemande pendant le conflit : une domination initiale écrasante, suivie d’un déclin que la seule valeur individuelle des équipages ne peut plus renverser.
10. Évolution & variantes
| Version | Moteur | Caractéristique principale |
|---|---|---|
| Ju 87 A « Anton » | Jumo 210 (610-680 ch) | Première série, retirée mi-1939, Pologne/Espagne |
| Ju 87 B « Bertha » | Jumo 211 (1 100 ch) | Version emblématique de la Blitzkrieg, 1939-1941 |
| Ju 87 C | Jumo 211 | Version navale prévue pour le porte-avions Graf Zeppelin, jamais déployée en mer |
| Ju 87 D | Jumo 211J (1 410 ch) | Version de référence, blindage et armement renforcés, 1941+ |
| Ju 87 G | Jumo 211J | Chasseur de chars, 2 canons de 37 mm, version de Rudel |
| Ju 87 H | Jumo 211 | Version d’entraînement désarmée, double commande |