Franklin D. Roosevelt
(1882–1945)
Franklin D. Roosevelt est le président américain qui a le plus profondément marqué le XXe siècle — et peut-être toute l’histoire des États-Unis depuis Lincoln. En douze ans de présidence, il a sorti son pays de la plus grave crise économique de son histoire, transformé le rôle de l’État fédéral, conduit l’Amérique vers la victoire dans la guerre la plus meurtrière de tous les temps, et posé les fondations de l’ordre mondial d’après-guerre.
Il a accompli tout cela depuis un fauteuil roulant, avec des jambes que la polio avait paralysées à trente-neuf ans. Cette dimension — un homme physiquement brisé qui gouverne debout par la seule force de sa volonté — est au cœur de sa légende. Elle est aussi, en partie, une construction soigneusement entretenue : Roosevelt a fait de son handicap un secret d’État, dissimulé à une nation qui ignorait l’étendue réelle de ses limitations.
Un héritier patricien
Franklin Delano Roosevelt naît le 30 janvier 1882 à Hyde Park, dans la vallée de l’Hudson, au sein d’une famille de la vieille aristocratie protestante de New York — riche, établie, consciente de son rang et de ses responsabilités. Son père est rentier et gentleman-farmer, sa mère une femme de caractère qui dominera longtemps la vie de son fils unique. Il grandit dans un monde de privilèges — voyages en Europe, précepteurs privés, chasses à courre — qui aurait pu faire de lui un dilettante.
Il étudie à Harvard, puis à la Columbia Law School, et entre tôt en politique dans le camp démocrate — un choix qui surprend dans sa famille plutôt républicaine, mais qui dit quelque chose de son indépendance d’esprit. En 1905, il épouse sa cousine éloignée Eleanor Roosevelt, nièce du président Theodore Roosevelt. Le mariage est d’abord une alliance sociale et intellectuelle autant qu’une union affective — Eleanor deviendra l’une des figures les plus importantes de l’humanisme américain du XXe siècle, souvent en désaccord avec son mari, toujours dans son ombre et hors de son ombre à la fois.
Roosevelt entre au Sénat de New York en 1910, devient sous-secrétaire d’État à la Marine sous Wilson, se présente sans succès à la vice-présidence en 1920. Sa trajectoire est prometteuse, linéaire, prévisible. Puis tout s’arrête.
L’homme debout malgré la polio
En août 1921, Roosevelt est frappé par la poliomyélite. Il a trente-neuf ans, une carrière politique en plein essor, et des jambes qui ne le porteront plus jamais. Le diagnostic est brutal. La récupération est partielle — il retrouvera une mobilité très limitée du tronc, mais restera paralysé des jambes à vie, dépendant d’un fauteuil roulant que le public ne verra presque jamais.
Car Roosevelt choisit de cacher son handicap avec une discipline de fer. Les photographes, qui le savent, s’abstiennent de le montrer en fauteuil — une convention tacite que la presse américaine respecte scrupuleusement pendant toute sa présidence. En public, il s’appuie sur des attelles métalliques, tenu par un aide ou un fils, et progresse sur quelques mètres avec un effort qui lui coûte chaque fois énormément. L’Amérique le voit souriant, solide, debout. Il ne l’est pas vraiment. Mais il a décidé que l’image compterait autant que la réalité.

Cette épreuve le transforme. Elle nourrit une empathie pour la souffrance ordinaire que son milieu patricien ne lui avait pas naturellement donnée. En 1926, il fonde un centre de rééducation à Warm Springs, en Géorgie, où il se rend régulièrement pour ses propres séances. La polio ne brise pas sa carrière. Elle la refonde.
Le sauveur de l’Amérique en crise
Élu gouverneur de New York en 1928, Roosevelt est propulsé sur la scène nationale par la Grande Dépression. Le krach de 1929 a ravagé l’économie américaine : un quart de la population active est au chômage, les banques s’effondrent, les files devant les soupes populaires s’allongent dans tout le pays. Son prédécesseur républicain Herbert Hoover répond avec une orthodoxie libérale que les circonstances ont rendue criminellement inadaptée. En novembre 1932, Roosevelt le bat avec une ampleur qui tient de la déroute.
Il arrive à la Maison Blanche avec un programme — le New Deal — et une méthode : l’expérimentation pragmatique. Il ne suit pas une doctrine rigide. Il essaie, corrige, ajuste. Il crée des emplois publics massifs via le Civilian Conservation Corps et le Works Progress Administration, régule les banques, protège les dépôts, encadre les marchés financiers, établit la Social Security. En cent jours, il signe une quantité de lois sans précédent dans l’histoire américaine.
Son arme politique la plus redoutable n’est pas législative — c’est sa voix. Ses causeries au coin du feu, diffusées à la radio, instaurent une relation directe et intime avec les citoyens américains. Il leur parle comme à des adultes, leur explique ses décisions, leur demande leur confiance. Dans un pays traumatisé et méfiant, cette proximité est révolutionnaire. Il sera élu quatre fois — 1932, 1936, 1940, 1944 — seul président dans l’histoire américaine à avoir brisé la tradition des deux mandats. Après sa mort, la Constitution sera modifiée pour que cela ne se reproduise plus.

Le spectateur vigilant
Quand la guerre éclate en Europe en septembre 1939, Roosevelt veut aider les Alliés — mais l’Amérique ne veut pas se battre. Le souvenir des cent mille morts américains de 1917-1918 est encore vif, et le mouvement isolationniste est puissant, organisé, vocal. Des lois de neutralité encadrent strictement toute aide aux belligérants. Roosevelt navigue entre ses convictions et les contraintes politiques avec une habileté qui confine parfois à la duplicité.
Il manœuvre pour faire voter le Cash and Carry en 1939, qui permet aux Alliés d’acheter du matériel américain à condition de venir le chercher eux-mêmes et de payer comptant — une neutralité déjà orientée, puisque la Royal Navy contrôle l’Atlantique. En mars 1941, il fait adopter le Lend-Lease Act, qui permet aux États-Unis de prêter ou louer du matériel de guerre au Royaume-Uni, à l’URSS et à la Chine sans exiger de paiement immédiat. Il décrit cette aide avec une image restée célèbre : prêter un tuyau d’arrosage au voisin dont la maison brûle.
Il correspond personnellement avec Churchill, avec qui il développe une relation faite d’admiration mutuelle, de franche camaraderie et de désaccords substantiels — Roosevelt est hostile à l’empire colonial britannique et le dit. Il écrit aussi à Staline, dans une tentative constante de maintenir l’unité d’une coalition dont il sait qu’elle repose sur des intérêts divergents. Officieusement, il est déjà dans la guerre. Officiellement, il attend.
Pearl Harbor et l’entrée en guerre
Le 7 décembre 1941, la marine impériale japonaise attaque par surprise la base navale américaine de Pearl Harbor, à Hawaï. En deux heures, deux mille quatre cents Américains sont tués, dix-huit navires coulés ou endommagés, deux cent quatre-vingt-huit avions détruits. C’est l’attaque la plus dévastatrice qu’ait jamais subie le territoire américain.
Roosevelt réagit avec une rapidité et une clarté qui tranchent avec la stupeur générale. Le lendemain, devant le Congrès réuni, il prononce un discours de quatre minutes qui restera comme l’un des plus grands de l’histoire américaine. Il qualifie le 7 décembre de « date qui vivra dans l’infamie » et demande la déclaration de guerre au Japon. Le vote est quasiment unanime. Quelques jours plus tard, l’Allemagne et l’Italie déclarent à leur tour la guerre aux États-Unis — Hitler, fidèle à son pacte avec Tokyo, commet l’erreur stratégique de rendre le conflit vraiment mondial.
Roosevelt devient chef de guerre d’une superpuissance industrielle qui va mettre deux ans à se mobiliser pleinement — et qui, une fois mobilisée, sera inarrêtable. Il supervise la conversion de l’économie à la production d’armement, le recrutement de douze millions de soldats, la coordination simultanée des fronts européen et pacifique. Il choisit Eisenhower pour commander les forces alliées en Europe. Il prend les grandes décisions stratégiques en concertation avec Churchill et les chefs d’état-major.
Mais cette période a aussi son côté sombre, que la biographie officielle a longtemps minimisé. Quelques semaines après Pearl Harbor, Roosevelt signe l’Executive Order 9066, qui ordonne l’internement de cent vingt mille Américains d’origine japonaise — dont les deux tiers sont citoyens américains — dans des camps situés à l’intérieur des terres. Aucun n’a été jugé, aucun n’est accusé d’espionnage. La Cour suprême valide la mesure. C’est l’une des violations les plus flagrantes des libertés civiles de l’histoire américaine, et Roosevelt en porte la responsabilité directe.
Diplomatie et vision mondiale
Roosevelt ne pense pas seulement en termes militaires. Dès 1941, avec Churchill, il signe la Charte de l’Atlantique — une déclaration de principes qui dessine les contours d’un ordre mondial d’après-guerre fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la liberté des mers et le désarmement. C’est le germe de ce qui deviendra l’ONU.
En novembre 1943, il rencontre Churchill et Staline à Téhéran pour la première fois en tête-à-tête. La conférence coordonne l’ouverture du front occidental — le débarquement en France — avec la poussée soviétique à l’Est. Roosevelt y révèle sa méthode avec Staline : la séduction plutôt que l’affrontement, la confiance affichée plutôt que la méfiance déclarée. Churchill s’en inquiète. Roosevelt pense qu’intégrer l’URSS dans un système de sécurité collective est le seul moyen d’éviter une nouvelle guerre.

En février 1945, la conférence de Yalta est son dernier grand acte diplomatique. Roosevelt y négocie avec un Staline qui tient déjà la moitié de l’Europe sous ses bottes — les armées soviétiques sont à soixante kilomètres de Berlin. Les concessions faites à Yalta sur la Pologne, sur l’Europe de l’Est, sur la Chine seront âprement débattues après guerre : certains historiens y voient un réalisme lucide face à des faits militaires accomplis, d’autres une naïveté coupable envers les intentions soviétiques. Roosevelt est visiblement épuisé à Yalta — ses collaborateurs s’en alarment. Il tient debout, comme toujours. Mais à peine.
Un homme affaibli, mais debout jusqu’à la fin
Après Yalta, Roosevelt rentre aux États-Unis diminué. Il peine à lire ses discours, perd le fil de ses pensées, s’endort lors de réunions. Son entourage proche sait que quelque chose se brise. Il part se reposer à Warm Springs, en Géorgie — le lieu où il avait appris à vivre avec la polio, où il avait fondé son centre de rééducation, où il avait passé certains des moments les plus sereins de sa vie.
Le 12 avril 1945, il pose pour un portrait alors qu’une artiste le peint. Il porte soudainement la main à sa tête et s’effondre. Il est mort d’une hémorragie cérébrale quelques heures plus tard, sans avoir repris connaissance. Il avait soixante-trois ans.
L’Amérique apprend la nouvelle par la radio. Les scènes de deuil dans les rues sont spontanées et massives. Il laisse la présidence à Harry Truman, son vice-président depuis à peine quatre-vingt-deux jours, un homme que Roosevelt n’avait pas jugé bon d’informer du projet Manhattan ni des grandes orientations diplomatiques en cours. Truman hérite d’une guerre, d’une bombe atomique dont il ignore l’existence, et d’un monde à reconstruire.
Roosevelt ne verra ni la capitulation de l’Allemagne, ni Hiroshima, ni la première assemblée des Nations unies. Mais l’ordre du monde qui émerge de la guerre — avec ses alliances, ses institutions, sa géographie de puissance — est pour l’essentiel celui qu’il avait conçu. C’est peut-être la définition du grand homme d’État : celui dont l’œuvre lui survit assez longtemps pour qu’on oublie que c’est lui qui l’a construite.
Franklin D. Roosevelt en quelques questions
Atteint de la poliomyélite en 1921, Roosevelt a perdu l’usage de ses jambes. Durant tout son mandat, il a fait preuve d’une discipline de fer pour cacher son fauteuil roulant au public, s’appuyant sur des attelles métalliques ou sur le bras d’un proche pour donner l’illusion qu’il se tenait debout, afin de projeter une image de force et de stabilité.
Lancé en mars 1941, ce programme a permis aux États-Unis de fournir d’immenses quantités de matériel de guerre (avions, tanks, munitions, nourriture) au Royaume-Uni, à l’URSS et à la Chine avant même leur entrée officielle en guerre. Roosevelt décrivait cette aide comme « prêter un tuyau d’arrosage au voisin dont la maison brûle ».
Il est le seul président américain à avoir accompli plus de deux mandats. Sa popularité immense reposait sur sa gestion de la Grande Dépression (via le New Deal) et sur sa stature de chef de guerre. Après sa mort en 1945, la Constitution a été modifiée pour limiter la présidence à deux mandats.
Bien qu’ils soient devenus des amis proches et des alliés indéfectibles, leur relation était complexe. Roosevelt était souvent plus pragmatique vis-à-vis de Staline et se montrait critique envers l’empire colonial britannique, ce qui créait parfois des tensions lors des grandes conférences comme Yalta ou Téhéran.
Malheureusement non. Épuisé par la maladie et les responsabilités, il est décédé d’une hémorragie cérébrale le 12 avril 1945, à peine quelques semaines avant la capitulation de l’Allemagne (8 mai) et quelques mois avant celle du Japon. C’est son vice-président, Harry Truman, qui a terminé le conflit.
Sources :
Franklin D. Roosevelt, André Kaspi
https://www.britannica.com/biography/Franklin-D-Roosevelt
https://www.fdrlibrary.org/fdr-biography
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