Rudolf Hess
(1894-1987)
Dans la nuit du 10 mai 1941, un Messerschmitt Bf 110 décolle d’un aérodrome bavarois et met le cap vers l’Écosse. Aux commandes, seul, Rudolf Hess — numéro trois du IIIe Reich, adjoint du Führer, l’un des hommes les plus puissants d’Allemagne. Personne ne l’a ordonné. Personne, officiellement, ne le sait.
Ce vol restera l’un des épisodes les plus énigmatiques de la Seconde Guerre mondiale — et le symbole d’un destin hors du commun. Car Hess n’est pas seulement l’homme du vol fou vers l’Écosse. Il est le compagnon de cellule d’Hitler à Landsberg, le scribe de Mein Kampf, le « dauphin » du régime — avant de devenir son grand oublié, progressivement évincé par des rivaux plus brutaux, et finalement seul prisonnier d’une forteresse berlinoise pendant vingt-et-un ans.
Son histoire est celle d’une fidélité absolue, d’une chute vertigineuse, et d’un mystère que l’histoire n’a jamais complètement élucidé.
La rencontre d’un destin : de Munich à Landsberg
Walter Richard Rudolf Hess naît en 1894 à Alexandrie, où son père dirige une prospère maison de commerce. Il grandit dans un milieu bourgeois et conservateur, reçoit une éducation rigoureuse, et part combattre en 1914 avec la conviction que la guerre sera courte et glorieuse. Elle ne l’est ni l’une ni l’autre. Il sert comme fantassin puis comme pilote, traverse quatre ans de tranchées et de désillusions, et rentre en Allemagne en 1918 dans un pays défait, humilié, au bord de la guerre civile.
Comme beaucoup de jeunes officiers de sa génération, il cherche une réponse à ce naufrage. Il la trouve à Munich, dans les cercles nationalistes et völkisch qui pullulent dans la ville, et surtout dans un meeting du NSDAP où un certain Adolf Hitler prend la parole. La rencontre est foudroyante — du moins pour Hess. Il est immédiatement subjugué par le charisme et la violence verbale du futur dictateur. Il rejoint le parti, devient l’un de ses plus proches collaborateurs, et participe au putsch de la Brasserie en novembre 1923.
L’échec du putsch les envoie tous les deux à la prison de Landsberg. C’est là, dans cette cellule bavaroise, que se noue quelque chose d’essentiel. Hess devient le scribe d’Hitler — il met en forme, organise, structure les pensées du chef nazi qui dicte ce qui deviendra Mein Kampf. Il n’est pas seulement un secrétaire : il est un disciple, un admirateur absolu, un homme dont l’identité tout entière s’est fondue dans celle de son maître.

Le « Dauphin » du Troisième Reich
vec l’arrivée au pouvoir du NSDAP en janvier 1933, Hess est récompensé de sa fidélité. En avril, il est nommé Adjoint du Führer pour les affaires internes du parti — un titre qui le place formellement au sommet de la hiérarchie nazie. En 1939, il est officiellement désigné comme deuxième successeur d’Hitler, juste derrière Göring. Sur le papier, c’est le numéro trois du Reich.
Son rôle le plus visible est celui de présentateur officiel du Führer lors des grands-messes du régime. C’est lui qui ouvre les congrès de Nuremberg, qui électrise les foules avant l’entrée d’Hitler, qui prononce avec une ferveur mystique le cri devenu célèbre : « Le Parti, c’est Hitler ! Hitler, c’est l’Allemagne ! L’Allemagne, c’est Hitler ! » La formule dit tout de sa conception du pouvoir — et de sa relation au Führer. Hess n’est pas un homme politique au sens ordinaire du terme. Il est un croyant. Hitler n’est pas son chef : c’est son dieu.
Cette dévotion sans distance critique est à la fois sa force et sa faiblesse. Elle lui vaut une place unique dans le cercle le plus intime — mais elle le rend incapable de jouer le jeu des rivalités et des intrigues qui structurent la vie politique du régime. Dans un monde de requins, Hess est un homme de foi.
Archive historique : Rudolf Hess clôturant le congrès du NSDAP à Nuremberg en 1934. Extrait du film « Le Triomphe de la volonté ».
La marginalisation
Le titre est là, le protocole est là — mais le pouvoir réel, lui, s’effiloche rapidement. Dans un régime qui se militarise à toute vitesse, où les décisions se prennent dans les quartiers généraux et les états-majors, son rôle de gestionnaire des affaires internes du parti devient périphérique. Les hommes qui comptent désormais sont les généraux, les ministres de l’armement, les responsables de la production de guerre. Hess, lui, continue de gérer des dossiers administratifs que personne ne lit.
Ses rivaux sont plus habiles et plus impitoyables. Göring le méprise ouvertement. Goebbels le tourne en dérision dans son journal. Mais le danger le plus insidieux vient de l’intérieur — de son propre bureau, de son propre chef de cabinet. Martin Bormann, patient et méthodique, grignote chaque semaine un peu plus de terrain. Il s’empare des dossiers, verrouille les accès, se rend indispensable là où Hess se montre distrait. Quand Hess réalise ce qui se passe, il est déjà trop tard.
Psychologiquement, il décroche. Il se réfugie dans l’occultisme, l’astrologie, les médecines alternatives — un tropisme qui existait déjà chez lui, mais qui prend une ampleur inquiétante. Il consulte des astrologues, suit des régimes alimentaires ésotériques, s’isole. Ses contemporains le décrivent comme de plus en plus absent, de plus en plus déconnecté. L’homme qui hurlait le nom d’Hitler dans les stades de Nuremberg n’est plus qu’une silhouette dans les couloirs de la Chancellerie. Il conçoit alors son projet le plus fou…
L’énigme du vol vers l’Écosse
Probablement dans une tentative spectaculaire de retrouver de l’influence et d’instaurer une paix séparée entre l’Allemagne et le Royaume-Uni, Hess prend alors une initiative personnelle. Le 10 mai 1941, il quitte l’Allemagne à bord d’un Messerschmitt Bf 110 désarmé et saute en parachute en Écosse. Vêtu d’un uniforme civil, il a l’intention d’approcher des responsables britanniques en vue de négociations de paix. La mission est un fiasco total. Churchill le fait interner, tandis qu’Hitler, furieux et embarrassé, le déclare officiellement fou. Hess restera prisonnier en Grande-Bretagne jusqu’à la fin des hostilités.
Cette version officielle a pourtant été sérieusement remise en question par plusieurs historiens à partir de la fin du XXe siècle. Le contexte stratégique du printemps 1941 alimente de sérieux doutes sur l’hypothèse d’une initiative purement isolée. À cette date, Hitler prépare l’invasion de l’Union soviétique, prévue pour l’été, et redoute une guerre sur deux fronts. Une paix séparée avec le Royaume-Uni aurait constitué un avantage stratégique considérable — et Hess le sait.
De plus, le rang même de Hess au sein du régime nazi renforce les interrogations. Officiellement troisième personnage du Reich, il bénéficie d’un accès privilégié au Führer. La préparation méticuleuse du vol, l’autonomie exceptionnelle de l’appareil utilisé, les contacts soigneusement identifiés en Écosse — tout cela rend difficilement crédible l’image d’un illuminé agissant seul dans son coin.
Selon l’interprétation la plus solide, Hitler n’aurait pas donné d’ordre formel écrit, mais aurait laissé Hess agir comme émissaire officieux, chargé de tester la possibilité d’un accord avec Londres avant le déclenchement de l’opération Barbarossa. L’échec de la mission et la capture de Hess auraient alors conduit le régime — sous l’impulsion de Goebbels — à nier toute implication pour préserver sa crédibilité politique.
Nuremberg et la solitude de Spandau
En 1945, Hess est transféré à Nuremberg pour le procès des grands criminels de guerre. Face aux juges, il adopte un comportement erratique, simule l’amnésie, semble par moments absent de lui-même. Ses avocats plaident la folie. Les juges ne sont pas convaincus. Il est condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre la paix et complot — épargné de la potence, contrairement à Ribbentrop ou Keitel, peut-être en raison de son vol vers l’Écosse, interprété comme un geste de paix.

Il est incarcéré à la prison de Spandau, à Berlin-Ouest — une forteresse construite au XIXe siècle, conçue pour des centaines de détenus, que les quatre puissances occupantes administrent conjointement par rotation mensuelle. Au début, il y côtoie d’autres condamnés de Nuremberg : Speer, von Schirach, Raeder, Dönitz. Ils sont libérés les uns après les autres, au fil des années. En 1966, Speer et von Schirach sont relâchés. Hess reste.
Il est désormais seul. Seul dans une prison de six cents cellules. Des dizaines de gardiens, de cuisiniers, de médecins, de personnels administratifs des quatre puissances se relaient pour surveiller un unique prisonnier de quatre-vingt ans. L’absurdité de la situation n’échappe à personne — sauf peut-être à Hess lui-même, qui refuse toute libération anticipée, toute grâce, tout compromis.
Le 17 août 1987, à l’âge de 93 ans, il est retrouvé pendu dans un pavillon du jardin de la prison avec le cordon d’une lampe électrique. La thèse officielle conclut au suicide. Mais l’âge de Hess, son état physique, et les circonstances de sa mort alimentent aussitôt les théories : certains évoquent un assassinat commandité par les Britanniques, craignant que sa libération imminente ne le conduise à révéler des secrets sur le vol de 1941. Aucune preuve ne vient étayer ces hypothèses. Mais le mystère Hess, fidèle à lui-même, refuse de se laisser refermer proprement.
Spandau est rasée quelques semaines après sa mort, pour éviter qu’elle ne devienne un lieu de pèlerinage néonazi. À sa place, on construit un supermarché.
Rudolf Hess en quelques questions
Officiellement, il cherchait à rencontrer le duc d’Hamilton pour proposer un traité de paix au Royaume-Uni. L’objectif stratégique était de fermer le front occidental afin que l’Allemagne puisse lancer l’invasion de l’Union soviétique sans craindre une guerre sur deux fronts. Bien que le régime nazi l’ait présenté comme un acte de folie pour se désolidariser de l’échec de la mission, l’hypothèse d’une opération validée par Hitler est largement soutenue par les historiens.
Hess était le plus fidèle parmi les fidèles, ayant partagé la cellule d’Hitler après l’échec du putsch de 1923. En tant que secrétaire particulier, il a contribué à la mise en forme de Mein Kampf et a été nommé Adjoint du Führer dès 1933. Cependant, son influence politique a décliné au fil des années au profit d’hommes plus pragmatiques comme Martin Bormann.
Après avoir été condamné à la prison à perpétuité lors du procès de Nuremberg, Hess est devenu l’unique prisonnier de la forteresse de Spandau à partir de 1966. Il y a passé vingt-et-un ans dans un isolement presque total, sous la garde tournante des quatre puissances occupantes de Berlin. Sa mort en 1987, à l’âge de 93 ans, a été classée comme un suicide par pendaison.
Martin Bormann a agi comme un véritable prédateur au sein de la Chancellerie du Parti. En tant que chef de cabinet de Hess, il a méthodiquement verrouillé l’accès à Hitler et s’est emparé de la gestion administrative et financière du mouvement. En se rendant indispensable au quotidien, Bormann a relégué Hess à des fonctions purement protocolaires. Cette mise à l’écart a contribué à l’isolement psychologique de Hess, le poussant vers l’occultisme et l’astrologie avant son départ définitif pour l’Écosse.
Sources :
https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-23895/rudolf-hesse/
https://www.britannica.com/biography/Rudolf-Hess
https://www.nationalarchives.gov.uk/education/students/videos/spotlight-on/spotlight-on-rudolf-hess/
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