LES DOSSIERS
La bataille de Stalingrad
La bataille de Stalingrad est certainement l’une des batailles les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale, sans doute aussi l’un des affrontements les plus violents et les plus meurtriers du conflit. Entre août 1942 et février 1943, deux puissances s’affrontent pour le contrôle d’une ville symbole. Ce conflit marque la fin de l’expansion stratégique allemande à l’Est. Stalingrad devient le tombeau de la 6e Armée allemande, mais aussi des ambitions d’Hitler. C’est le point de bascule psychologique du conflit mondial.
Les racines de l’affrontement
La genèse de l’opération Fall Blau
Le 5 avril 1942, Hitler signe la Directive n°41. Ce document définit les objectifs de l’offensive d’été en URSS. L’opération porte le nom de code Fall Blau (Plan Bleu). Après l’échec devant Moscou, le Reich cherche à sortir de l’impasse stratégique dans laquelle il se trouve. L’objectif principal n’est plus la capitale soviétique : la Wehrmacht doit désormais s’emparer des ressources énergétiques du sud.
L’obsession du pétrole et du contrôle de la Volga
Hitler veut capturer les gisements de pétrole du Caucase. Ces ressources sont en effet vitales pour la survie de la machine de guerre nazie qui manque cruellement pétrole. Sans le carburant de Bakou, le Reich ne pourra plus mener de guerre de mouvement. L’offensive doit aussi couper les voies d’approvisionnement alliées sur la Volga. La ville de Stalingrad se situe sur ce fleuve stratégique. Elle constitue ainsi un verrou logistique majeur entre le nord et le sud du pays.
Une dispersion fatale des forces allemandes
Initialement, Stalingrad n’est qu’un objectif secondaire sur la route du Caucase. Cependant, la résistance soviétique modifie les plans allemands. Hitler divise ses forces en deux groupes d’armées distincts. Le Groupe d’armées A doit foncer au sud vers les puits de pétrole. Le Groupe d’armées B, mené par la 6e Armée de Paulus, doit lui se diriger vers Stalingrad. Cette dispersion fragilise considérablement l’offensive allemande.
L’anéantissement par les airs
Le 23 août 1942, la Luftwaffe lance un raid aérien massif sur la ville. Environ 600 bombardiers déversent des milliers de tonnes d’explosifs. Des dizaines de milliers de civils périssent, probablement entre 20 000 et 40 000, lors de cette seule journée. La ville est transformée en un champ de ruines fumantes. Mais Staline refuse d’évacuer la population civile. Il estime en effet que les soldats combattront mieux pour une ville encore habitée.
« Pas un pas en arrière » : un duel idéologique
Le symbole politique va alors prendre le pas sur la réalité militaire. Stalingrad porte le nom du dirigeant soviétique. Pour Hitler, sa chute marquerait l’effondrement moral de l’ennemi. La prise de la ville devient pour lui une obsession. De l’autre côté, pour Staline, sa perte est tout simplement inenvisageable. La bataille devient un duel personnel entre deux dictateurs. Le 28 juillet 1942, Staline signe l’Ordre n°227. Ce décret est résumé par le slogan « Pas un pas en arrière ». Des détachements de barrage sont chargés d’arrêter les soldats en retraite, et peuvent prononcer des exécutions dans certains cas. Les soldats soviétiques n’ont tout simplement plus le choix et doivent tenter leur chance face aux Allemands.
Carte : l’offensive allemande de l’été 1942, le plan Fall Blau
L’Axe
Territoires conquis par l’Axe au 6 juillet
Territoires conquis par l’Axe au 22 juillet
Territoires conquis par l’Axe au 1er août
Territoires conquis par l’Axe au 18 nov.
URSS
L’enfer de briques : la guerre de rats (Rattenkrieg)
L’entrée dans le brasier urbain
Le 13 septembre 1942, les troupes allemandes pénètrent dans le centre-ville. La 6e Armée de Paulus pense alors conclure l’affaire en quelques jours. Pourtant, les ruines créées par la Luftwaffe favorisent la défense. Le général soviétique Vassili Tchouïkov, à la tête de la 62e Armée, commande la garnison. Il impose une proximité extrême avec l’ennemi, parfois à quelques dizaines de mètres seulement… Une proximité qui neutralise l’aviation et l’artillerie adverse.
La Rattenkrieg ou le combat pour chaque mètre
Les Allemands surnomment ce conflit la Rattenkrieg (guerre de rats). Chaque cave, chaque grenier et chaque égout devient un champ de bataille. Les combats ne se mesurent plus en kilomètres, mais en mètres. Pour prendre un simple appartement ou une usine, les pertes se comptent par centaines. Le 14 septembre, selon les récits de l’époque, la gare aurait ainsi changé de main jusqu’à quinze fois en quelques heures.
Les bastions industriels : Octobre Rouge et Barricades
En octobre 1942, le conflit se déplace vers le complexe industriel du nord. Les usines Octobre Rouge, Barricades et l’usine de tracteurs deviennent des forteresses. Les ouvriers y réparent les chars T-34 sous le feu des mitrailleuses. Les Allemands contrôlent alors 90 % des ruines de la ville. Cependant, ils ne parviennent jamais à rejeter totalement les Soviétiques dans la Volga. Les défenseurs reçoivent en effet des renforts chaque nuit par bateaux à travers le fleuve. Les pertes sont tout simplement effroyables : dans certains secteurs, les pertes sont si élevées que de nombreux renforts ne survivent que quelques jours.
La terreur invisible : les tireurs d’élite
Le chaos des ruines favorise aussi l’essor des tireurs d’élite. La propagande soviétique érige ces hommes en héros nationaux. Vassili Zaïtsev est le plus célèbre d’entre eux. Entre le 10 novembre et le 17 décembre 1942, il abat 225 soldats et officiers ennemis. Cette menace permanente mine le moral des troupes allemandes. La peur d’une balle invisible paralyse les unités en mouvement. Le tireur d’élite devient l’emblème de la résistance acharnée de Stalingrad.
La Maison Pavlov : symbole de la résilience
Pendant 58 jours, un petit groupe de soldats soviétiques tient un immeuble stratégique. Cette position est connue sous le nom de Maison Pavlov. Situé sur la place du 9 janvier, le bâtiment offre un angle de tir crucial. Le sergent Iakov Pavlov et ses hommes repoussent des vagues d’assauts ininterrompues. Staline utilise cet exploit pour galvaniser ses troupes. Les plans allemands de l’époque indiquent que cet immeuble était considéré comme une forteresse majeure. En réalité, seule une poignée d’hommes l’occupait.
Vassili Zaïtsev, le plus célèbre des tireurs d’élite
L’Opération Uranus : le piège se referme
La vulnérabilité des flancs du Reich
À l’automne 1942, la 6e Armée de Paulus s’épuise dans les ruines. Hitler sous-estime la vulnérabilité de ses flancs, confiés à des armées alliées moins bien équipées. Les flancs allemands sont en effet tenus par des troupes roumaines, hongroises et italiennes. Or ces unités manquent cruellement d’armes antichars. L’état-major soviétique repère cette faiblesse stratégique et le général Joukov prépare alors une contre-offensive massive dans le plus grand secret.
Le déclenchement de la tenaille
Ainsi, le 19 novembre 1942, l’Armée rouge lance l’Opération Uranus. Un barrage d’artillerie colossal ouvre le feu à 5h20 du matin. Les Soviétiques attaquent au nord et au sud de Stalingrad. Les lignes roumaines s’effondrent sous le choc de près de 3 500 chars lancés dans l’opération. Le brouillard épais empêche toute intervention de la Luftwaffe. La percée est foudroyante. Le piège se referme sur les troupes de l’Axe.
La jonction à Kalatch-sur-le-Don
Le 23 novembre 1942, les deux pinces soviétiques se rejoignent à Kalatch. La manœuvre ne prend que quatre jours. Environ 250 000 à 300 000 soldats de l’Axe sont pris au piège. La 6e Armée est désormais encerclée dans une poche appelée le Kessel (chaudron). Paulus demande immédiatement l’autorisation de tenter une percée vers l’ouest. Mais Hitler est depuis toujours profondément hostile à l’idée de retraite. Il refuse donc catégoriquement. Dans ses mémoires, très discutées, Albert Speer, ministre de l’armement d’Hitler, raconte que le Führer a malgré tout semblé ébranlé par la situation nouvelle à Stalingrad. Et qu’il n’était plus aussi sûr de lui et de ses ordres de ne pas tenter une retraite. Mais la promesse irréaliste de Göring va sceller le sort de la 6e Armée..
Le mirage du pont aérien
Göring commet en effet alors une erreur fatale. Alors que l’état-major de la Luftwaffe assure que c’est impossible, Göring promet tout de même à Hitler de ravitailler la poche par les airs. La Luftwaffe devrait ainsi livrer 500 à 700 tonnes de matériel par jour pour permettre à la 6ème armée de survivre. En réalité, les avions ne livreront jamais plus de 100 tonnes en moyenne. Le froid ainsi que la défense antiaérienne soviétique déciment les flottes de transport Junkers Ju 52, sans compter le fait que la Luftwaffe manquait déjà d’avions à ce moment là du conflit…
L’Opération Wintergewitter : l’ultime espoir
En décembre 1942, le maréchal von Manstein tente de secourir Paulus. Cette opération de secours porte le nom de Wintergewitter (Tempête d’hiver). Les blindés allemands parviennent à 48 kilomètres du bord de la poche. Manstein supplie alors Paulus de tenter une sortie pour rejoindre ses troupes. Seulement voilà, Paulus, fidèle à la discipline militaire allemande, attend un ordre formel de Hitler qui ne viendra jamais. L’offensive échoue donc, et les espoirs de sauvetage s’éteignent définitivement.
Carte : la contre-offensive soviétique
Territoires sous contrôle soviétique
Reconquête soviétique au 24 déc. 1942
Territoires sous contrôle de l’Axe
Armées de l’Axe
Armées soviétiques
Repli de l’Axe
L’agonie dans le froid : l’effondrement de la 6e Armée
L’hiver, cet ennemi mortel
Dès le mois de décembre 1942, les températures chutent régulièrement entre -20 et -30°C. Les soldats allemands ne possèdent pas d’équipements adaptés au grand froid. Les graisses des armes gèlent et bloquent les mécanismes. Les rations alimentaires deviennent dérisoires. Les hommes survivent en mangeant les milliers de chevaux de la cavalerie roumaine. La faim, les maladies et le froid deviennent des ennemis aussi redoutables que l’artillerie soviétique. Le moral, déjà bas, s’effondre littéralement.
L’Opération Koltso : le coup de grâce
Le 10 janvier 1943, l’Armée rouge lance l’Opération Koltso (Le Cercle). Sept armées soviétiques attaquent la poche pour la diviser. Le général Rokossovski commande cet assaut final. L’artillerie russe pilonne sans relâche les positions allemandes épuisées. Le 16 janvier, l’aérodrome de Pitomnik tombe aux mains des Soviétiques. La chute de Pitomnik prive la 6e Armée de son principal aérodrome.
La promotion suicidaire de Paulus
Le 30 janvier 1943, Hitler promeut Paulus au rang de Generalfeldmarschall. Ce geste n’est aucunement une promotion, beaucoup d’historiens y voient une pression implicite pour qu’il choisisse le suicide plutôt que la reddition. En effet, aucun maréchal allemand ne s’était jamais rendu auparavant. Hitler attendait sans doute de Paulus qu’il se donne la mort pour l’honneur. Mais, par conviction religieuse, Paulus refuse cette issue.
La reddition finale du secteur sud
Le 31 janvier 1943, les troupes soviétiques atteignent le grand magasin Univermag. C’est là que se trouve le quartier général de Paulus. Le maréchal sort de sa cave et signe la capitulation du secteur sud. Deux jours plus tard, le 2 février, le secteur nord dépose les armes. La bataille de Stalingrad est officiellement terminée. Le silence retombe enfin sur la ville qui n’est plus qu’une ruine.
Le destin tragique des prisonniers
Sur les 300 000 hommes initialement encerclés, seuls 91 000 soldats, dont 22 généraux, partent en captivité. Ils entament alors de longues marches forcées vers les camps du Goulag. Les conditions de détention sont effroyables. La plupart succombent à l’épuisement et aux maladies dans les mois suivants. À la fin du conflit, seuls 6 000 survivants reverront l’Allemagne. Les derniers ne rentreront chez eux qu’en 1955.
Paulus, qui s’est rendu aux soviétiques
Bilan et conséquences : le tournant de la guerre
La fin du mythe de l’invincibilité
La défaite de Stalingrad provoque un séisme politique en Allemagne. Le régime nazi doit admettre publiquement la perte d’une armée entière. Le ministre de la propagande Joseph Goebbels prononce alors, le 18 février 1943, le discours du Sportpalast. Il y proclame la « guerre totale » pour mobiliser le pays. Le mythe de l’invincibilité de la Wehrmacht est profondément fissuré. Les alliés de l’Axe commencent à douter de la victoire finale. Hitler lui-même est profondément ébranlé : sa méfiance envers les militaires s’accroît et, loin d’en tirer des leçons, il renforce encore son contrôle personnel sur la conduite de la guerre, au détriment de toute flexibilité stratégique.
Le basculement de l’initiative stratégique
Avec Stalingrad, l’Armée rouge prouve sa capacité à mener des offensives complexes. Elle a désormais l’ascendant matériel et numérique sur son adversaire. Les Soviétiques récupèrent d’immenses territoires lors de la poursuite hivernale. La Wehrmacht ne parviendra plus jamais à reprendre durablement l’initiative stratégique sur le front de l’Est. Stalingrad marque le passage définitif de l’initiative stratégique à l’Union soviétique.
Un coût humain sans précédent
Le bilan de la bataille dépasse l’entendement. On estime les pertes globales à près de 800 000 morts et plus d’un million de blessés. Ces chiffres incluent les soldats des deux camps mais aussi les civils. La ville est détruite à plus de 90 %. Stalingrad devient le symbole mondial du sacrifice contre le fascisme. Stalingrad est reconnue comme ville héroïque par un décret de Staline en mai 1945 et reçoit ensuite le titre officiel et les décorations associées en 1965, à l’occasion du 20ᵉ anniversaire de la victoire soviétique
Après la guerre, la ville est reconstruite sur ses propres cendres. Un monument gigantesque est érigé sur le Mamaïev Kourgan. La statue de l’Appel de la Patrie, haute de 85 m, domine désormais le paysage. Ce site reste l’un des lieux de mémoire les plus importants de Russie.
Le centre de Stalingrad après la libération de la ville
La bataille de Stalingrad en quelques questions
Pourquoi la bataille de Stalingrad est-elle considérée comme le tournant de la guerre ?
Stalingrad marque la première capitulation massive d’une armée allemande (la 6e Armée). Après cette défaite, le Troisième Reich perd définitivement l’initiative stratégique sur le front de l’Est.
Qu’est-ce que l’Opération Uranus ?
Lancée le 19 novembre 1942, l’Opération Uranus est la contre-offensive soviétique visant à encercler les forces allemandes. En attaquant les flancs tenus par les troupes roumaines et hongroises, l’Armée rouge a réussi à piéger environ 300 000 soldats de l’Axe dans une poche appelée le « chaudron » (Kessel).
Qui était le général en charge de la défense de Stalingrad ?
Le général Vassili Tchouïkov commandait la 62e Armée soviétique chargée de défendre la ville. Il est l’architecte de la tactique du combat au corps à corps permanent, visant à coller aux lignes allemandes pour neutraliser leur aviation.
Combien de soldats sont morts à Stalingrad ?
Le bilan humain est l’un des plus lourds de l’histoire militaire. On estime les pertes totales (morts, blessés, prisonniers) à environ 2 millions de personnes pour les deux camps réunis. Sur les 91 000 prisonniers allemands capturés à la fin de la bataille, seuls 6 000 environ sont rentrés en Allemagne après la guerre.
Pourquoi Hitler voulait-il absolument prendre cette ville ?
Initialement, Stalingrad était un objectif pour couper la logistique sur la Volga et protéger l’avance vers les pétroles du Caucase. La bataille est ensuite devenue une obsession idéologique et symbolique, car la ville portait le nom de Joseph Staline.
Qu’est-ce que la « guerre de rats » (Rattenkrieg) ?
C’est le terme utilisé par les soldats allemands pour décrire les combats urbains acharnés à l’intérieur des ruines. Les affrontements se déroulaient dans les caves, les égouts et les étages des usines, rendant l’utilisation des chars et de la tactique éclair (Blitzkrieg) impossible.