LES DOSSIERS
L’architecture Nazie
L’architecture du IIIe Reich n’était pas un simple ensemble de bâtiments ou de travaux publics. C’était un instrument politique, idéologique et symbolique conçu pour incarner physiquement le projet totalitaire d’Adolf Hitler. Ainsi, de 1933 à 1945, les constructions officielles du régime, qu’elles aient été achevées ou restées à l’état de plans, dessinaient une vision du monde cohérente avec l’idéologie national-socialiste : monumentalité, longévité et maîtrise de l’espace public. Elles servaient aussi à impressionner l’adversaire. Mais aussi à soumettre la population allemande et à inscrire le régime dans l’histoire comme un successeur des empires antiques.
L’idéologie de la pierre et le rejet de la modernité
La rupture avec le « bolchevisme culturel »
L’arrivée au pouvoir des nazis en 1933 marqua une cassure brutale avec l’effervescence architecturale de la République de Weimar. Le mouvement Bauhaus, porté par Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe, fut immédiatement stigmatisé comme « non-allemand » et « bolchevique ». En effet, pour les idéologues nazis, le fonctionnalisme, les toits plats et l’usage du verre et de l’acier symbolisaient une modernité déracinée. Le régime ordonna ainsi la fermeture du Bauhaus de Berlin dès avril 1933. L’architecture devait redevenir un instrument de la Volksgemeinschaft (communauté du peuple) s’appuyant sur deux piliers. D’un côté un style néoclassique monumental pour les édifices d’État. De l’autre côté, un style « Sang et Sol » (Blut und Boden) pour l’habitat rural et domestique.
La théorie de la valeur des ruines
L’un des concepts les plus fascinants de cette période fut sans doute la Théorie de la valeur des ruines (Ruinenwerttheorie). Elle a été formalisée par Albert Speer après avoir observé les restes d’un hangar en béton armé qui s’effondrait lamentablement. Speer soutenait que les bâtiments modernes, à cause de leurs structures métalliques, feraient de « pauvres ruines » dans le futur. Ainsi, pour égaler la grandeur de Rome, le Reich devait construire des édifices qui, même après des millénaires d’abandon, conserveraient une dignité esthétique capable d’inspirer les générations futures. Cette théorie poussait à l’abandon des structures en acier au profit de murs porteurs massifs en granit ou en calcaire.
Les visages de l’architecture nazie
Hitler : l’architecte contrarié
Au sommet de la pyramide décisionnelle se trouvait Adolf Hitler. Son échec aux examens d’entrée de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne avait nourri une frustration qui s’était muée en une obsession de bâtisseur une fois parvenu au pouvoir. Mais Hitler n’était pas qu’un simple commanditaire ; il dessinait, annotait les plans de ses architectes et passait des nuits entières devant des maquettes. Sa vision était celle d’un classicisme dépouillé, hérité de l’architecte néoclassique prussien Karl Friedrich Schinkel. Pour Hitler, la taille d’un bâtiment était directement corrélée à la puissance de la volonté politique qui l’avait érigé. Il voyait ainsi dans l’architecture le moyen de compenser le sentiment d’infériorité de l’Allemagne après la défaite de 1918.
Paul Ludwig Troost : le premier maître
Avant l’ascension de Speer, le favori du régime était Paul Ludwig Troost. Son style se caractérisait par une austérité presque monacale. Sa réalisation majeure fut la Haus der Deutschen Kunst (Maison de l’Art Allemand) à Munich, dont la première pierre fut posée en 1933 et inaugurée en 1937. Troost mourut prématurément en 1934, mais laissa une empreinte indélébile sur le goût de Hitler. Les Ehrentempel (Temples de l’Honneur) sur la Königsplatz de Munich, destinés à abriter les cercueils des « martyrs » du putsch de 1923, furent un exemple parfait de son travail.
Albert Speer : le génie de l’organisation
À la mort de Troost, le jeune Albert Speer, alors âgé de 29 ans, reprit le flambeau. Plus qu’un architecte, Speer était un organisateur hors pair capable de donner corps aux rêves les plus mégalomanes du dictateur. Sa relation avec Hitler était quasi fusionnelle et basée sur une fascination mutuelle pour les plans monumentaux. Speer comprit que l’architecture nazi était avant tout une mise en scène. Il inventa la « Cathédrale de lumière » lors des congrès de Nuremberg et réalisa aussi la Nouvelle Chancellerie du Reich en un temps record (janvier 1938 – janvier 1939). Ce bâtiment, long de 421 mètres sur la Voßstraße, était conçu comme un parcours psychologique destiné à écraser le visiteur. Speer deviendra plus tard ministre de l’Armement, illustrant la fusion totale entre l’acte de bâtir et l’effort de guerre totalitaire.
Welthauptstadt Germania, ou l’urbanisme de la démesure
Le projet le plus fou était sans doute celui de la « Capitale mondiale Germania », qui reposait sur une restructuration totale de Berlin. Le coût estimé à l’époque avoisinait les 4 à 6 milliards de Reichsmarks. Pour Hitler, Berlin était une ville « désordonnée » qu’il fallait discipliner par une croix monumentale. L’Axe Est-Ouest, dont une partie fut réalisée (l’actuelle route traversant le Tiergarten), devait croiser l’Axe Nord-Sud. Cette artère de 7 kilomètres de long et de 120 mètres de large était conçue pour être réservée aux parades militaires et aux délégations officielles.
Tout au long de cette artère monumentale, le régime envisageait l’exposition permanente de trophées militaires. Canons, pièces d’artillerie et autres symboles des nations vaincues devaient ainsi être disposés sur des socles de granit. Dans l’esprit d’Hitler, l’axe Nord-Sud devait être une voie triomphale célébrant la domination militaire du Reich.
La Volkshalle : le panthéon dédié au régime
Au sommet de l’Axe Nord-Sud, sur le site actuel de la Chancellerie et d’une partie du Reichstag, devait s’élever la Volkshalle (Halle du Peuple). Ce bâtiment, d’une hauteur totale de 290 mètres, aurait été couronné par une coupole de 250 mètres de diamètre. Pour donner un ordre de grandeur, la coupole de la basilique Saint-Pierre de Rome est de 42,3 mètres de diamètre. Elle aurait ainsi pu entrer seize fois dans la Volkshalle ! Le volume intérieur de l’édifice était estimé à 21 000 000 de mètres cubes…
La structure aurait été si vaste qu’Albert Speer lui-même, dans ses mémoires, confirme les calculs des ingénieurs sur la condensation atmosphérique. En effet, la respiration et la chaleur dégagées par 180 000 spectateurs (la capacité prévue) auraient créé une humidité telle que l’air saturé, en montant vers la coupole, se serait refroidi pour retomber sous forme de pluie fine à l’intérieur du bâtiment. L’édifice aurait ainsi littéralement créé son propre microclimat.
Au sommet de la coupole, les premières esquisses prévoyaient un aigle tenant entre ses serres une croix gammée. Hitler exigea par la suite que la croix gammée soit remplacée par un globe terrestre monumental, symbole des ambitions planétaires du régime.
La Volkshalle – Le dôme de Germania
Le Palais du Führer : un complexe démesuré
Le Führerpalast aurait de son côté constitué le centre de gravité politique de Germania. Ce complexe monumental aurait dépassé la simple fonction de résidence. L’édifice aurait certes incarné la demeure du chef de l’État, mais il aurait aussi servi de siège administratif pour le commandement suprême. Enfin, il se serait imposé comme le théâtre d’une diplomatie d’apparat.
Sur une surface de 2 000 000 de mètres carrés, le palais aurait intégré des bureaux ministériels. Des salles de réception et des quartiers privés auraient complété l’ensemble. Sa façade principale se serait située sur le côté ouest de l’Adolf-Hitler-Platz. Elle aurait fait face à la Volkshalle sur plus de 500 mètres de long. À titre de comparaison, la façade du Louvre n’aurait été qu’une modeste annexe. Un tunnel aurait connecté les appartements privés de Hitler à la Volkshalle.
Le bureau privé de Hitler aurait dû mesurer 900 mètres carrés. Pour y accéder, les diplomates auraient traversé une succession de halls, formant un parcours de près d’un kilomètre. L’objectif était ici d’impressionner et de briser toute résistance psychologique avant l’entretien.
En tant que centre de vie, le palais aurait inclus un théâtre de 400 places. Une salle de banquet pour 2 000 convives aurait accueilli les dîners d’État. Les hôtes de marque auraient logé dans des appartements d’un luxe inouï. Enfin, des plafonds en béton armé de 3 mètres d’épaisseur auraient protégé les lieux d’attaques aériennes.
Fuhrerpalast – Le Palais d’Hitler
Le Reichsmarschallamt : le palais de Göring
Hermann Göring, en sa qualité de Maréchal du Reich, exigeait un bâtiment à la hauteur de son rang. Le Reichsmarschallamt (Bureau du Maréchal du Reich) devait jouxter le Palais du Führer. Ce bâtiment, note Speer dans des mémoires, « comportait de vastes suites d’escaliers, de halls et de salles qui occupaient plus d’espace que les pièces de travail proprement dites ».
Le projet comprenait un escalier monumental inspiré de l’Opéra Garnier. Pour des raisons de défense aérienne, le toit du bâtiment devait être recouvert de 4 mètres de terre pour y planter des arbres. Ainsi, un parc de 11 800 mètres carrés, agrémenté de jets d’eau, de bassins, de pergolas et de coins buffets aurait vu le jour à 40 mètres au-dessus du sol. Sans oublier un théâtre d’été pouvant accueillir 250 personnes. Ce bâtiment, dont les fondations furent à peine esquissées, symbolisait la dérive néo-féodale du régime, où chaque dignitaire tentait de bâtir son propre château au sein de la capitale.
L’Arc de Triomphe monumental
À l’autre extrémité de l’axe se trouvait l’Arc de Triomphe, inspiré de croquis dessinés par Hitler dans les années 20. Il s’agissait d’une structure monumentale de 117 mètres de haut pour 119 mètres de large et 170 mètres de long. Hitler souhaitant graver sur ses parois les noms des 1,8 millions de soldats tombés lors de la Première Guerre mondiale. L’ouverture centrale de cet arc aurait été assez grande pour contenir l’Arc de Triomphe de Paris…
Cependant, le poids colossal de cet édifice, estimé à plus de 2 millions de tonnes, posait un problème majeur. Le sol de Berlin est en effet composé de sable et de marécages. Pour tester la résistance du terrain, Speer fit construire en 1941 le Schwerbelastungskörper, un cylindre de béton de 12 650 tonnes. Le sol s’affaissa de 18 centimètres en deux ans, alors que Speer n’autorisait qu’un maximum de 6 centimètres. Techniquement, l’Arc de Triomphe et la Volkshalle auraient probablement sombré ou se seraient fissurés en quelques décennies.
L’essentiel du projet Germania fut abandonné en 1943, lorsque la priorité absolue fut donnée à la production d’armement. Dans ses mémoires (Au cœur du Troisième Reich, aux éditions Pluriel), Speer rapporter une anecdote : invité à examiner les maquettes de Germania, le père de Speer, lui aussi architecte, haussa les épaules et lâcha un « vous êtes devenus complètement fous ! ».
Welthauptstadt, l’arc de triomphe
Nuremberg et l’architecture du rassemblement
Nuremberg n’était pas une simple étape administrative dans l’organigramme du Reich ; elle en était le réceptacle mystique. Désignée « Ville des Congrès du Parti » dès 1933, elle fut le théâtre d’un aménagement de 11 kilomètres carrés, le Reichsparteitagsgelände. Ce complexe, dont la construction fut confiée à Speer et aux frères Ruff, visait à transformer la politique en une expérience de masse. Contrairement aux projets berlinois restés majoritairement sur le papier, Nuremberg a vu sortir de terre des structures massives dont les vestiges dominent encore aujourd’hui le paysage bavarois.
La scénographie du Zeppelinfeld et la Cathédrale de Lumière
Le Zeppelinfeld constitue l’aboutissement de l’architecture de parade de Speer. Édifié entre 1934 et 1937, ce terrain de 312 mètres sur 285 mètres fut conçu pour accueillir jusqu’à 320 000 participants. La pièce maîtresse en est la tribune principale, longue de 360 mètres, directement inspirée du Grand Autel de Pergame. Speer y a déployé un néoclassicisme radical, où la colonnade double écrase l’horizon et focalise le regard sur le podium central d’où Hitler s’adressait à la foule. La puissance de ce lieu ne résidait pas uniquement dans sa masse de pierre, mais dans sa capacité à être transcendé par la technique.
C’est ici que Speer inventa la Lichtdom (Cathédrale de Lumière). En réquisitionnant 152 projecteurs de défense antiaérienne, disposés à intervalles de 12 mètres, il projeta des faisceaux verticaux montant à plus de 12 kilomètres de haut. Cette enceinte lumineuse transformait l’espace ouvert en une nef immatérielle et sacrée. L’effet psychologique était dévastateur : l’individu se sentait intégré dans une structure cosmique. Les chiffres de consommation électrique pour une nuit de congrès étaient équivalents à ceux d’une ville moyenne de l’époque…
La Kongresshalle : le défi inachevé
À quelques centaines de mètres du Zeppelinfeld se dresse encore la Kongresshalle (Palais des Congrès), œuvre des architectes Ludwig et Franz Ruff. Ce bâtiment, dont la première pierre fut posée en septembre 1935, devait être le plus grand palais de congrès au monde avec une capacité de 50 000 délégués. Ses dimensions sont vertigineuses : 275 mètres de long sur 265 mètres de large. Si le bâtiment n’a jamais été terminé à cause de l’entrée en guerre, ses murs extérieurs atteignent tout de même 39 mètres de haut, contre les 70 mètres prévus initialement.
Le Deutsches Stadion : la démesure olympique jusqu’à l’absurde
Le projet le plus démentiel fut sans doute le Deutsches Stadion, dont la première pierre fut posée en 1937. Ce stade n’avait pas pour vocation d’accueillir des Jeux Olympiques internationaux, mais des compétitions strictement aryennes. Les chiffres défient l’entendement : le stade devait accueillir 400 000 spectateurs. Il aurait ainsi fallu plus de cinq stades comme celui de Berlin en 1936 pour atteindre une telle capacité. Les plans prévoyaient une structure en fer à cheval de 550 mètres de long sur 460 mètres de large, avec des tribunes s’élevant à 100 mètres de hauteur.
Pour vérifier si l’œil humain pouvait distinguer un athlète depuis les rangs supérieurs, Speer ordonna la construction d’une maquette grandeur nature d’une section de tribune dans les bois de Hirschbach, en Haute-Palatinat. Ce modèle, construit par 400 ouvriers, utilisait d’immenses structures en bois pour simuler l’inclinaison des gradins. Le projet fut abandonné alors que seules les fondations avaient été amorcées. Le site du chantier, inondé après la guerre, a donné naissance au Silbersee, un lac dont les eaux sont encore aujourd’hui polluées par les résidus de soufre des industries voisines. Le rêve de granit s’est transformé en un étang toxique.
La Große Straße : une voie triomphale au pas de l’oie
Enfin, le lien physique entre ces différents monuments était assuré par la Große Straße (la Grande Rue), achevée en 1939. Longue de 2 kilomètres et large de 60 mètres, cette avenue de parade était pavée de 60 000 dalles de granit gris et noir. Chaque dalle mesurait exactement 1,20 mètre de côté. Ce chiffre n’était pas le fruit du hasard. Il correspondait en effet à deux pas de parade de la Wehrmacht, permettant ainsi aux colonnes de soldats de maintenir un alignement parfait lors des défilés devant la tribune du Führer. La route était orientée précisément vers la citadelle impériale de Nuremberg, créant un pont visuel entre le passé médiéval et l’ordre nouveau.
L’architecture de l’ombre : usines, bunkers et camps de la mort
L’architecture nazie utilitaire reposait sur un pilier institutionnel majeur : l’Organisation Todt. Fondée en 1938 par Fritz Todt et reprise par Albert Speer en 1942, cette structure était le plus grand bâtisseur du Reich. Elle employait jusqu’à 1,5 million de travailleurs, dont une immense majorité de travailleurs forcés et de prisonniers.
Le Mur de l’Atlantique et la standardisation du béton
À partir de mars 1942, suite à la directive n° 40 de Hitler, le Reich entreprit la construction de l’Atlantikwall, une ligne de défense longue de 5 000 kilomètres, de la frontière franco-espagnole jusqu’à la Norvège. Cette entreprise monumentale nécessita l’utilisation de 17 millions de mètres cubes de béton et de 1,2 million de tonnes d’acier. L’innovation majeure de ce chantier ne résidait pas dans son esthétique, mais dans le système du Regelbau (construction type). Pour construire vite et avec une main-d’œuvre peu qualifiée, les architectes de l’OT ont dessiné des centaines de plans standardisés. Un bunker de type 600, par exemple, était identique qu’il soit bâti en Normandie ou au Danemark.
Cette architecture modulaire permettait de rationaliser chaque mètre cube de béton. Elle visait à optimiser la résistance aux bombardements. Les bases de sous-marins restent les structures les plus impressionnantes. On peut citer celles de Lorient ou de Saint-Nazaire, qui sont toujours debout. À Lorient, la base de Keroman III présente un toit de 7,5 mètres d’épaisseur. Sa structure complexe de chambres d’éclatement devait dissiper l’énergie des bombes « Tallboy ».
Les usines souterraines
Dès 1943, le régime nazi avait décidé de transférer ses industries stratégiques sous terre. Cette mesure répondait à la supériorité aérienne alliée. Ce programme se nommait le U-Verlagerung. Il a donné naissance à des structures souterraines colossales. Le Projet Riese (Le Géant) était le plus secret et le plus massif. Il se situait dans les montagnes de la Chouette, en Basse-Silésie.
Ce complexe, inachevé, comprenait sept réseaux de tunnels. Des salles de commandement étaient creusées dans la roche sur des surfaces immenses. Pour le site de Włodarz, 42 000 mètres cubes de roche furent excavés. Les galeries atteignaient parfois 10 mètres de haut.
L’usine Mittelwerk est sans doute l’exemple le plus tragiquement célèbre. Elle se trouvait sous la montagne du Kohnstein. C’est là que la production des fusées V2 de von Braun furent transférée en août 1943. L’architecture de cette usine consistait en deux tunnels principaux de 1,8 kilomètre de long reliés par 46 tunnels transversaux.
Plus de 60 000 prisonniers du camp de Mittelbau-Dora y ont travaillé. Les galeries étaient privées de lumière et saturées de poussière. Les conditions de travail étaient inhumaines et on estime que près de 20 000 personnes y ont trouvé la mort. L’espace n’était plus pensé pour l’homme, mais pour la machine. L’ouvrier n’était alors devenu qu’un consommable interchangeable.
La rationalisation de l’extermination : l’architecture de Birkenau
Le point de rupture radical se situait sans doute à Auschwitz. Il émanait de la Direction centrale des constructions de la SS. Des architectes comme Karl Bischoff et Fritz Ertl y ont appliqué les principes industriels à l’assassinat de masse. Le camp de Auschwitz II-Birkenau n’avait pas été construit au hasard. Les SS l’avaient en effet conçu comme une ville industrielle, dont le « produit » final était la mort.
L’innovation la plus sinistre se trouvait probablement dans les Crématoriums II et III. En effet, ces bâtiments combinaient dans une même structure fonctionnelle une salle de déshabillage souterraine, une chambre à gaz de 210 mètres carrés équipée de colonnes de diffusion pour le Zyklon B, et une salle de crémation dotée de cinq fours. L’agencement spatial visait ainsi à une fluidité maximale du « processus », réduisant le temps entre l’arrivée des convois sur la rampe ferroviaire (elle-même intégrée au camp en 1944) et la dispersion des cendres.
Un héritage encombrant : vivre avec les fantômes du Reich
Au départ, la gestion de cet héritage a commencé par une phase de dénazification brutale. Ainsi, les alliés, et particulièrement les Soviétiques, ont cherché à effacer les centres névralgiques du pouvoir hitlérien. La Nouvelle Chancellerie de la Voßstraße, bien que toujours debout après les combats de Berlin, fut entièrement rasée. Les matériaux nobles, comme le marbre des galeries, furent recyclés pour ériger le mémorial de Tiergarten et pour la station de métro Mohrenstraße. Cette volonté d’effacement visait à empêcher que le site ne devienne un lieu de pèlerinage pour les nostalgiques du régime.
Le Ministère de l’Air : de Göring à la démocratie financière
L’exemple le plus spectaculaire de continuité administrative est sans doute l’ancien Reichsluftfahrtministerium (Ministère de l’Air du Reich). Il fut construit pour Hermann Göring entre 1935 et 1936 par l’architecte Ernst Sagebiel. Cet immense complexe de 2 100 bureaux et 7 kilomètres de couloirs était alors le plus grand bâtiment administratif d’Europe. Miraculeusement épargné par les bombes, il devint après la guerre le siège de l’administration militaire soviétique.
Aujourd’hui, ce bâtiment, rebaptisé Detlev-Rohwedder-Haus, abrite le Ministère fédéral des Finances. Le choix de conserver une telle structure fut purement pragmatique dans un Berlin en manque de bureaux.
L’ancien Reichsluftfahrtministerium, aujourd’hui le Ministère fédéral des Finances
Nuremberg et la pédagogie par la pierre
À Nuremberg, la démesure du site des congrès du Parti a imposé une autre approche. Détruire la Kongresshalle ou le Zeppelinfeld aurait en effet coûté des millions de Marks et nécessité des années de travail. La ville a donc opté pour une « conservation critique ». Le Zeppelinfeld, dépouillé de sa croix gammée, sert aujourd’hui de terrain de sport et de circuit automobile (le Norisring).
Prora : la transformation du tourisme totalitaire
Le cas de Prora, sur l’île de Rügen, illustre lui la tendance la plus récente : la marchandisation. Ce complexe balnéaire de 4,5 kilomètres de long, conçu pour l’organisation Kraft durch Freude (La Force par la Joie), est resté une coquille vide pendant des décennies sous la RDA. Après la chute du Mur, le site a été une ruine encombrante. Toutefois, depuis 2010, le bloc a été vendu à des promoteurs privés qui l’ont transformé en appartements de luxe, hôtels et auberges de jeunesse.
Cette mutation fait polémique en Allemagne car elle tend à « normaliser » une architecture dont la répétition obsessionnelle des fenêtres et des balcons visait initialement à l’embrigadement des masses. La coexistence d’un centre de documentation historique au sein même d’un complexe de vacances de luxe souligne la complexité de l’héritage nazi : un équilibre précaire entre le respect de la mémoire et la nécessité de réintégrer ces espaces dans la vie économique contemporaine.
Prora
L’architecture Nazie en quelques questions
Qu’est-ce que le projet Germania ?
Germania était le projet de reconstruction totale de Berlin. Albert Speer en était l’architecte principal. Le plan prévoyait un axe Nord-Sud monumental. La Volkshalle en aurait été le monument central. Ce dôme aurait pu contenir la basilique Saint-Pierre de Rome.
Pourquoi les nazis utilisaient-ils autant de granit ?
Le granit symbolisait l’éternité et la force. Hitler souhaitait que ses bâtiments durent des millénaires. Il appelait cela la « valeur de la ruine ». L’objectif était de laisser des vestiges héroïques après la chute du régime.
Qu’est-ce qu’un Regelbau dans le Mur de l’Atlantique ?
Le Regelbau est une conception de bunker standardisée. L’Organisation Todt a créé des centaines de plans types. Cette méthode permettait une construction rapide. Elle garantissait aussi une résistance uniforme face aux bombes. Chaque mètre cube de béton était optimisé pour la défense.
Où peut-on encore voir ces bâtiments aujourd’hui ?
De nombreux vestiges subsistent en Allemagne. À Nuremberg, la Kongresshalle et le Zeppelinfeld sont encore debout. À Berlin, l’ancien Ministère de l’Air abrite le Ministère des Finances. Le complexe de Prora sur l’île de Rügen est aussi un exemple majeur.
Quel était le rôle de l’Organisation Todt ? L’Organisation Todt était le principal maître d’œuvre du Reich. Elle gérait les chantiers civils et militaires. Elle a construit les autoroutes, les bunkers et les usines souterraines. Cette structure exploitait massivement le travail forcé des prisonniers.
Pourquoi le Deutsches Stadion de Nuremberg est-il resté inachevé ?
Le stade devait accueillir 400 000 spectateurs. Sa construction a débuté en 1937. La guerre a stoppé les travaux dès 1939. Aujourd’hui, ses fondations inondées forment le lac artificiel du Silbersee.