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Nation : Etats-Unis

Boeing B-17 Flying Fortress

1. Le pari du quadrimoteur

Le cahier des charges émis en 1934 par l’USAAC est ambitieux : un bombardier multimoteur capable de transporter une charge de bombes significative sur une longue distance, à une vitesse supérieure à celle des modèles existants comme le Martin B-10. Les spécifications demandent une charge utile conséquente transportée à 3 000 mètres d’altitude, à 320 km/h, avec une endurance de dix heures, l’appareil devant pouvoir être stationné à Hawaï, au Panama et en Alaska.

En réponse, la société Boeing, alors moins connue pour ses avions militaires que pour ses hydravions et ses avions de transport, investit massivement dans un projet privé, le Model 299. Contrairement à ses concurrents qui proposent des bimoteurs, Boeing fait le pari audacieux d’un quadrimoteur, offrant plus de puissance et de sécurité en cas de panne moteur. Le prototype, financé entièrement par Boeing, effectue son premier vol le 28 juillet 1935, impressionnant d’emblée les observateurs militaires. Il réalise un vol non-stop de 3 378 km à la vitesse moyenne de 373 km/h.

2. Une production presque interrompue

L’impressionnante carrière du B-17 a connu des débuts financièrement précaires. Au début de la production, les manques de crédits sont si importants que seuls trente appareils sont opérationnels en 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Les premiers essais du prototype en 1935 sont concluants, mais il faut attendre 1939-1940 pour que des commandes importantes soient passées.

Les appareils de présérie B-17 et B-17A entrent en service en 1938, suivis par les B-17B, C et D, construits à une quarantaine d’exemplaires chacun. Les B-17C sont les premiers à accomplir une mission de guerre : vingt d’entre eux sont cédés à la RAF sous l’appellation Fortress I et bombardent Wilhelmshaven le 8 juillet 1941. Ce raid, ainsi qu’un autre sur Brest le 24, sont un échec total : huit exemplaires sont perdus. Le B-17C montre qu’il est inapte au combat et qu’il faut améliorer la défense, augmenter la charge offensive et surtout améliorer la précision des bombardements.

Il faut attendre 1941 et la version B-17E pour que commence la production en grande série. Cette nouvelle version corrige un défaut majeur : l’impossibilité de défendre correctement l’avion contre un attaquant venant de l’arrière.

3. Pearl Harbor et le Pacifique : un baptême confus

Lors de l’attaque sur Pearl Harbor, moins de 200 exemplaires de B-17 avaient été livrés et 155 étaient en service. Le raid japonais fut d’ailleurs confondu avec une formation de douze B-17 qui avait été annoncée. Cette formation fut d’ailleurs impliquée dans l’attaque, et deux appareils furent endommagés. D’autres furent détruits au sol aux Philippines.

Le théâtre du Pacifique révèle rapidement les limites de l’appareil dans un rôle inattendu. Les B-17 furent engagés dans les premières batailles du Pacifique, telles celles de la mer de Corail et de Midway, avec peu de succès. Bombarder des navires à haute altitude ne donnait une précision que de 1%. En revanche, l’altitude et leur armement défensif les protégeaient des chasseurs japonais.

4. La doctrine américaine : précision diurne contre bombardement de zone

Le B-17 fut le principal instrument de la doctrine américaine du bombardement stratégique de haute altitude et de précision mené en plein jour. Contrairement à la Royal Air Force britannique, qui privilégiait les bombardements de zone nocturnes, l’USAAF croyait en la capacité de ses bombardiers, lourdement armés et équipés du viseur Norden, à détruire en plein jour des cibles spécifiques comme des usines, des raffineries ou des gares de triage, paralysant ainsi l’effort de guerre allemand.

Le haut commandement de l’USAAF pensait pouvoir éviter les lourdes pertes subies par la Luftwaffe au-dessus de la Grande-Bretagne et par la RAF au-dessus de l’Allemagne, parce que les bombardiers B-17 étaient plus lourdement armés et volaient en formation beaucoup plus serrée, où les mitrailleurs pouvaient protéger leurs voisins et frapper les chasseurs en approche par un barrage de tirs. Le B-17, volant en formations serrées appelées « combat box », permettait aux appareils de concentrer leur puissance de feu défensive pour se protéger mutuellement des attaques des chasseurs.

Cette théorie se heurte cependant à une réalité tactique implacable que les Allemands identifient rapidement. Les chasseurs allemands comprirent en effet rapidement que le point faible du B-17 était le nez de l’appareil. Ils attaquaient donc de front et évitaient toutes les autres mitrailleuses, qui étaient principalement placées pour repousser une attaque venant de l’arrière.

5. Schweinfurt : le coût du bombardement sans escorte

Si la stratégie de bombardements de jour était audacieuse, son coût humain fut terrible. Les missions au-dessus de l’Allemagne, lourdement défendue par la chasse et la Flak, se sont traduites par des pertes effroyables, particulièrement en 1943.

En août 1943, La 8e Air Force prend pour cible les usines de roulements à billes de Schweinfurt. Le premier raid le 17 août 1943 ne cause pas de dommages importants et les 230 bombardiers rencontrent des chasseurs estimés à 300. Trente-six appareils sont abattus et 200 hommes perdus ; avec le raid jumelé sur Ratisbonne le même jour, c’est soixante avions qui sont perdus en une seule journée.

Une deuxième tentative le 14 octobre 1943 est surnommée plus tard le « jeudi noir ». Sur 291 forteresses attaquantes, 59 sont abattues au-dessus de l’Allemagne, une disparaît dans la Manche, cinq s’écrasent en Angleterre et douze de plus doivent être mises au rebut après des dommages au combat ou des atterrissages sur le ventre. La perte totale est de 77 B-17, tandis que 131 sont endommagés à des degrés divers.

De telles pertes sont excessivement dommageables, et l’USAAF, reconnaissant la vulnérabilité des bombardiers lourds face aux intercepteurs, suspend les bombardements de jour en profondeur sur l’Allemagne en attendant le développement d’un chasseur d’escorte capable de protéger les bombardiers sur le trajet Angleterre-Allemagne aller-retour.

6. L’arrivée du chasseur d’escorte : le tournant de 1944

Les raids de jour furent suspendus pour un temps, les pertes étant trop élevées. Il fallut attendre février 1944 et l’arrivée de chasseurs à long rayon d’action – P-47 et P-51 – pour que les pertes soient réduites. L’arrivée massive du Mustang à moteur Merlin transforme radicalement le rapport de force, permettant enfin une escorte continue jusqu’aux cibles les plus profondes du territoire allemand.

Les moyens gigantesques mis en place par l’USAAF, avec des raids de centaines de bombardiers escortés par autant de chasseurs jusqu’au cœur de l’Allemagne, saignèrent à blanc la Luftwaffe. Cette dernière ne disposait tout simplement plus d’assez d’appareils ou de pilotes entraînés pour avoir ne serait-ce qu’un taux de pertes en sa faveur : elle perdait presque autant, voire plus d’avions que l’USAAF. Les pertes, notamment dues à la Flak, ne furent sérieusement réduites qu’en 1945.

7. La version G : l’aboutissement défensif

Le passage du modèle F au modèle G, à partir de septembre 1943, répond à un problème opérationnel identifié lors des raids de bombardement de jour sur l’Europe. Les pertes face aux chasseurs allemands attaquant de front étaient lourdes. La réponse principale fut l’ajout d’une tourelle de menton sous le nez vitré du B-17G, portant l’armement défensif à treize mitrailleuses de calibre 12,7 mm. C’est ainsi que le bombardier reçoit son surnom de « Flying Fortress » : la forteresse volante.

Ces armes étaient réparties stratégiquement pour créer une zone de défense quasi impénétrable. Pourtant, même cette protection accrue ne suffit jamais à rendre le B-17 réellement invulnérable : elle améliore les chances de survie sans les garantir, et c’est bien l’arrivée du chasseur d’escorte, plus que l’évolution de l’armement défensif, qui finit par faire pencher la balance en faveur des Américains.

8. La Memphis Belle et l’épopée du Pacifique sud

Le Boeing B-17F le plus célèbre reste le « Memphis Belle », premier bombardier de la 8th Air Force à avoir accompli vingt-cinq missions de combat au-dessus de l’Europe sans perte d’équipage. Cette réussite, rare à une époque où les taux de pertes restent terriblement élevés, en a fait un symbole immédiat de l’effort de bombardement stratégique américain au point d’inspirer deux films, en 1944 puis en 1990.

L’épisode du Bougainville illustre un autre versant de la légende du B-17 : sa capacité d’endurance individuelle plutôt que collective. « Old 666 », lors d’une mission de reconnaissance photographique au-dessus de l’île de Bougainville pour préparer la campagne du même nom, résiste à l’assaut de plusieurs Mitsubishi A6M Zero et parvient à rentrer malgré de graves dommages, un mort et cinq blessés. La Medal of Honor est décernée au pilote Jay Zeamer et à l’opérateur de bombardement Joseph Sarnoski, à titre posthume.

9. Évaluation

Symbole de la puissance aérienne américaine durant la Seconde Guerre mondiale, le Boeing B-17 Flying Fortress est entré dans la légende non seulement pour sa silhouette massive et ses quatre moteurs, mais surtout pour sa capacité à endurer des dommages considérables et à ramener ses équipages à bon port. Cette réputation de robustesse, largement méritée, ne doit cependant pas occulter un bilan humain particulièrement lourd. Environ 4 750 exemplaires furent perdus au combat, soit un peu plus du tiers du nombre de B-17 construits.

L’avion affichait de bonnes performances à haute altitude, mais sa capacité d’emport en bombes était plus limitée que celle des autres bombardiers lourds de son époque : un compromis assumé dès la conception, où l’autonomie et l’armement défensif primaient sur la charge offensive pure. Le B-17 fut construit à 12 677 exemplaires et servit sur tous les théâtres d’opération jusqu’en 1945, et sur les 1,5 million de tonnes de bombes larguées par l’USAAF sur l’Allemagne nazie et ses territoires occupés, il en aura largué 640 000.

Sa vraie valeur historique tient moins à sa précision réelle, souvent surestimée par la propagande de l’époque, qu’à sa capacité à absorber les pertes d’une stratégie audacieuse jusqu’à ce que les conditions tactiques, avec l’arrivée du chasseur d’escorte à long rayon d’action, permettent enfin de la rendre véritablement efficace.

10. Évolution & variantes

VersionProductionCaractéristique principale
B-17 / B-17A à Dquelques dizaines chacunePrésérie, défense insuffisante vers l’arrière
B-17E512Première grande série, correction du point faible arrière
B-17Fplusieurs milliersProduction de masse, lourdes pertes 1942-1943
B-17Gplus de 8 600Version de référence, tourelle de menton, 13 mitrailleuses

North American P-51 Mustang

1. Un avion né d’un pari audacieux

La RAF contacte North American Aviation pour produire sous licence des P-40D en avril 1940. Dutch Kindleberger, président de North American, bien que prêt à accepter de construire l’avion de Curtiss-Wright sous licence, affirme qu’il peut créer un chasseur supérieur équipé du même moteur, dans des délais similaires à la mise en production du P-40. Les Britanniques acceptent la proposition le 10 avril 1940, à la condition que le prototype NA-73X soit prêt dans un délai de cent vingt jours. C’est un pari audacieux pour une firme qui n’a encore jamais produit de chasseur de combat.

L’aile constitue l’innovation technique fondatrice de tout le programme. Le P-51 Mustang est le premier avion à avoir bénéficié d’une conception inversée : les caractéristiques de son aile ont été imposées avant son dessin, la valeur importante du rayon d’action souhaité imposant une faible traînée à grande vitesse, et en particulier un écoulement laminaire étendu sur le profil d’aile. Cette approche, où la performance aérodynamique dicte la conception plutôt que l’inverse, distingue radicalement le Mustang de la quasi-totalité des chasseurs de son époque, conçus de façon plus conventionnelle.

L’appareil prend l’air le 26 octobre 1940 après avoir rencontré des problèmes à la mise au point du moteur Allison de 1 100 ch. Appelé à ses débuts NA-73, le Mustang réussit son programme d’évaluation et est commandé à 320 exemplaires, livrés en Grande-Bretagne en novembre 1941.

2. Le défaut originel : un moteur né pour les basses altitudes

Le premier Mustang est un avion brillant à basse altitude et frustrant en haute altitude, un déséquilibre qui résume l’essentiel de sa carrière jusqu’en 1943. Bien que performant à basse altitude grâce à sa grande finesse aérodynamique, son moteur Allison V-1710, dont le système de suralimentation est peu évolué, limite dans un premier temps son emploi en tant que chasseur de supériorité aérienne.

À basse altitude, la première version du Mustang affiche de remarquables performances, mais celles-ci faiblissent en approchant les 3 650 mètres, causées par des déficiences du moteur à haute altitude. De ce fait, l’avion est mal adapté aux missions d’interception et est donc utilisé pour les missions à basse altitude : reconnaissance et attaque au sol. Le Mustang Mk I livré aux Anglais, équipé d’un moteur Allison, avait d’excellentes performances jusqu’à 4 000 ou 5 000 mètres, mais était médiocre au-delà, parce que son moteur était calibré pour les basses altitudes.

C’est dans ce contexte de sous-emploi tactique qu’intervient l’épisode le plus déterminant de toute l’histoire du Mustang.

3. La rencontre qui change tout

Suite à l’essai d’un Mustang de la RAF en avril 1942, le pilote d’essai de la firme Rolls-Royce, Ronald Harker, déclare que l’avion serait la cellule idéale pour le nouveau moteur Merlin 60, qui équipe le Spitfire. Les ingénieurs de Rolls-Royce louent trois Mustangs pour tenter l’adaptation du moteur. Le programme est autorisé en août 1942 et développé sur cinq avions, tous équipés de Merlin 65, avec pour résultats une augmentation de puissance d’environ 200 ch à 6 000 mètres et de 490 ch à 7 500 mètres.

La clé de la supériorité du moteur Merlin réside dans son compresseur mécanique à deux étages et deux vitesses. Contrairement au compresseur simple de l’Allison, ce système sophistiqué permet de compresser l’air admis en deux étapes, maintenant une pression d’admission élevée même lorsque la densité de l’air diminue avec l’altitude. L’effet de l’installation du moteur Merlin est spectaculaire : le P-51 devient subitement un chasseur d’exception, capable de rivaliser et de surpasser les meilleurs chasseurs allemands à toutes les altitudes. L’avion qui peinait au-dessus de 4 500 mètres peut désormais escorter les bombardiers jusqu’à leur altitude de croisière, à plus de 9 000 mètres.

Le premier NA-101 vole le 30 novembre 1942 avec Bob Chilton aux commandes. Les performances du prototype sont époustouflantes, avec une vitesse de pointe à 9 000 mètres de 713 km/h, soit cent de plus qu’un Mustang à moteur Allison. Le problème de performances en haute altitude qui limitait son emploi opérationnel sur le front occidental est enfin résolu.

4. L’arme manquante de l’USAAF

Avant l’arrivée massive du P-51 Mustang début 1944, les raids de bombardement stratégique menés par les B-17 Flying Fortress et les B-24 Liberator au cœur de l’Allemagne subissaient des pertes effroyables. Les chasseurs d’escorte de l’époque, comme le P-47 Thunderbolt ou le P-38 Lightning, n’avaient pas le rayon d’action suffisant pour accompagner les bombardiers jusqu’à leurs cibles les plus lointaines et revenir.

L’année 1943 révèle que les grandes formations de bombardiers de jour américaines sont vulnérables si elles ne sont pas escortées par des chasseurs. Le P-38 et le P-47, chargés jusqu’alors de cette mission, sont tous deux trop coûteux et d’une autonomie trop faible.

Le premier groupe à recevoir le nouveau P-51B, en octobre 1943, le 354e groupe de chasseurs, le reçoit presque par erreur, car il est chargé d’appui tactique au sein de la 9th USAAF, la bureaucratie de l’USAAF n’ayant apparemment pas intégré le changement d’emploi du nouvel avion. Le groupe est néanmoins chargé d’escorter les bombardiers de la 8th USAAF au-dessus de l’Allemagne, effectuant sa première mission le 1er décembre 1943 et obtenant sa première victoire dès le 16.

Le dispositif d’escorte s’organise alors en plusieurs couches : les P-38 et P-47, à plus courte portée, escortent les bombardiers durant les premières phases du raid, avant de passer le relais aux P-51 lorsqu’ils sont contraints de rentrer à leur base, assurant une couverture continue pendant toute la durée du raid. Le Mustang était tellement supérieur aux modèles américains précédents que la 8e Air Force commence à convertir progressivement ses groupes de chasse au Mustang.

5. Le « little friend » qui brise la Luftwaffe

Le P-51, avec ses réservoirs internes et externes, peut enfin assurer une escorte continue, ce qui lui vaut le surnom de « little friend » de la part des équipages de bombardiers. L’arrivée du Mustang avec un moteur Merlin change radicalement la donne pour les Américains : ils peuvent enfin effectuer des raids escortés très en profondeur en Allemagne. Les chasseurs bimoteurs allemands armés de roquettes, jusque-là responsables de la majorité des pertes de bombardiers, sont écartés du ciel.

La doctrine d’emploi évolue elle-même de façon décisive. Les pilotes de P-51 reçoivent l’ordre de ne plus se contenter d’une escorte passive, mais de rechercher et de détruire activement les chasseurs ennemis. Cette stratégie agressive conduit à l’anéantissement de l’élite des pilotes de chasse allemands. En protégeant les bombardiers et en détruisant les intercepteurs, le P-51 brise la défense aérienne du Reich, ouvrant la voie au succès de la campagne de bombardement stratégique et préparant le terrain pour le débarquement de Normandie.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les pilotes de Mustang revendiquent la destruction de près de 4 950 avions ennemis en combat aérien. En 1944, le Mustang a une part déterminante dans l’obtention de la supériorité aérienne sur le front ouest européen.

6. Le P-51D : la version aboutie

Les P-51B et P-51C sont les premières versions à recevoir le moteur Packard Merlin, structurellement identiques, la seule différence étant leur lieu de production : Inglewood pour le B, Dallas pour le C. Leur principal défaut est une mauvaise visibilité vers l’arrière, due à une verrière de type « serre ». Pour y remédier, de nombreux appareils sur le terrain sont équipés d’une verrière bombée d’origine britannique, la « Malcolm Hood ».

Pour résoudre définitivement le problème de visibilité, North American Aviation développe le P-51D, la version la plus produite et la plus célèbre. Sa caractéristique la plus distinctive est sa verrière en forme de bulle, qui offre au pilote une vision panoramique à 360 degrés, un avantage crucial en combat aérien. Équipé de six mitrailleuses de 12,7 mm, le P-51D peut sans problème engager un chasseur allemand. Doté d’un arrière de fuselage modifié et d’une très bonne autonomie, il escorte sans difficulté les bombardiers alliés en Allemagne.

Cette version ne tient toutefois pas sans contrepartie mécanique. Le P-51 excelle dans les missions de mitraillage au sol, bien que les pertes y soient bien plus importantes que lors des combats aériens, notamment parce que le moteur Merlin du Mustang, refroidi par liquide, est vulnérable aux tirs d’armes légères qui endommagent son radiateur et ses conduites de refroidissement. Le P-47 Thunderbolt, à moteur en étoile refroidi par air, s’avère structurellement plus résistant à ce type de dommage et reste régulièrement préféré pour les missions d’attaque au sol les plus exposées.

7. Évaluation

Le P-51 Mustang est considéré comme l’un des meilleurs chasseurs à hélice de tous les temps, grâce principalement à sa vitesse et son très grand rayon d’action. Il est le deuxième chasseur américain le plus produit de la Seconde Guerre mondiale, avec 15 586 exemplaires, derrière le Republic P-47 Thunderbolt et devant le Curtiss P-40 Warhawk.

Son histoire illustre une trajectoire rare : un avion conçu à l’origine pour un client étranger plutôt que pour sa propre armée, sous-employé pendant deux ans à cause d’un moteur mal adapté, et qui devient finalement l’instrument décisif d’une campagne stratégique entière grâce à une décision technique relativement modeste : remplacer un seul composant. Sans le rapport de Ronald Harker en avril 1942, le Mustang serait probablement resté un chasseur-bombardier de basse altitude correct mais sans grande postérité historique.

C’est la combinaison spécifique de vitesse, d’autonomie exceptionnelle et de performance en altitude qui rend le P-51D unique parmi les chasseurs alliés de la guerre : aucun autre appareil monomoteur de la coalition ne réunit ces trois qualités au même niveau. C’est cette combinaison, plus que n’importe quelle autre caractéristique isolée, qui a permis à l’USAAF de mener la campagne de bombardement diurne que la théorie de Douhet jugeait possible sans escorte, et que la réalité du combat avait brutalement démentie.

8. Évolution & variantes

VersionMoteurCaractéristique principale
P-51 / Mustang Mk IAllison V-1710 (1 100 ch)Excellent à basse altitude, médiocre au-dessus de 4 500 m
A-36 ApacheAllison V-1710Version d’attaque au sol dédiée, aérofreins
P-51B / P-51CPackard Merlin (1 430 ch)Premier moteur Merlin, verrière « serre »
P-51DPackard V-1650-7 (1 490 ch)Version de référence, verrière bulle, 6 mitrailleuses
P-82 Twin Mustang2x Allison ou MerlinDeux fuselages reliés, chasseur de nuit d’après-guerre

M26 Pershing

1. Trois ans de retard, trois ans de débat

Le programme qui aboutit au M26 commence en 1942, soit trois ans avant son entrée au combat. Cette durée n’est pas le signe d’un développement serein et maîtrisé, c’est au contraire le reflet d’un conflit institutionnel profond au sein de l’armée américaine qui a coûté cher aux équipages de Sherman en Normandie.

D’un côté, l’Ordnance Department, chargé du développement des matériels, développe dès 1942 une série de prototypes de chars moyens et lourds armés du canon de 90 mm : les T20, T22, T23, puis les T25 et T26.

De l’autre, l’Army Ground Forces, commandées par le général Lesley McNair, maintient obstinément que le rôle des chars n’est pas de combattre d’autres chars : c’est là la mission des chasseurs de chars. Les chars doivent percer les lignes et exploiter en profondeur, pas s’engager dans des duels blindés. Cette doctrine, cohérente sur le papier, conduit McNair à bloquer systématiquement le développement et le déploiement de tout char plus lourd et mieux armé que le Sherman, pour ne pas perturber une chaîne de production qu’il estime parfaitement adaptée aux besoins.

Ce n’est qu’après le débarquement de Normandie et la confrontation répétée des Sherman avec les Panther et Tigre I que la pression du terrain finit par avoir raison des résistances institutionnelles. Le M26 Pershing, désigné T26E3 jusqu’en mars 1945, entre officiellement en service à cette date.

2. Un char techniquement ambitieux

Le M26 représente une rupture nette avec la philosophie du Sherman. Là où le M4 privilégiait la standardisation industrielle et la simplicité d’entretien, le M26 vise d’abord la performance au combat.

Son blindage frontal de 102 mm incliné à 46 degrés offre une protection effective comparable au Tigre I. Le blindage frontal de 102 mm incliné à 46° équivaut approximativement à un blindage vertical de 153 mm. Son canon de 90 mm M3 L/52, avec une vélocité initiale de 853 m/s, dépasse nettement le 75 mm M3 du Sherman standard et rivalise avec le ZiS-S-53 du T-34/85. Son projectile perforant AP M77 perfore 107 mm d’acier à 1 000 mètres sous une incidence de 30°.

Sa suspension à barres de torsion, héritée du programme T20, offre un confort de conduite et des performances en tout terrain sensiblement supérieurs au Sherman. La tourelle est spacieuse, bien conçue pour l’ergonomie de l’équipage, mais avec un défaut notable identifié en service : une conception de tourelle qui gênait le tir et devait être corrigée sur les versions suivantes.

La limite principale est son moteur. Son moteur V8 essence Ford développant 500 ch ne lui permet pas d’afficher un rapport puissance/poids satisfaisant avec un ratio de 11,9 ch/t. À titre de comparaison, le Panther Ausf. G revendique 15,6 ch/t. Avec 41,9 tonnes à propulser et une consommation de 517 litres aux 100 km pour une autonomie de seulement 161 km, le M26 hérite du même talon d’Achille logistique que le Tigre I.

3. La mission Zebra : vingt chars pour tester un engin

Vingt M26 Pershing débarquent dans le port d’Anvers en janvier 1945 et sont répartis entre la 3rd et la 9th Armored Divisions. La mission, baptisée « Zebra », est officiellement présentée comme une campagne d’évaluation du matériel en conditions réelles. En pratique, c’est l’armée américaine qui s’accorde enfin à tester au combat un char qu’elle aurait pu déployer bien plus tôt.

Les combats commencent en février. Il est clair que les États-Unis disposent enfin d’un char de combat digne de ce nom : le M26 surclasse le Panzer IV et tient tête aux Panther allemands. Face au Tigre I, c’est plus compliqué, mais le résultat reste convenable à moyenne et courte distance.

L’épisode le plus documenté se déroule le 26 février 1945 dans les rues de Cologne, filmé par un opérateur de l’armée américaine. Un M26 de la E Company du 32nd Armored Regiment de la 3rd Armored Division détruit un Panther dans une rue adjacente à la cathédrale de Cologne. Les images, remarquablement nettes, montrent le Panther prendre feu après deux impacts du 90 mm. C’est l’une des seules séquences filmées d’un duel de chars en milieu urbain de toute la guerre.

4. Les limites contre le Tigre II

Face au Tigre II, le bilan est plus nuancé. Son canon de 90 mm M3 L/52 reste inférieur au KwK 43 L/71 de 88 mm du Tigre II. À distance normale de combat, le 90 mm standard peine à percer le blindage frontal du Königstiger, dont les 150 mm inclinés offrent une protection effective considérable.

La réponse américaine est le T26E4, dit « Super Pershing » : un prototype équipé du canon long T15E1 de 90 mm à 70 calibres, avec une vélocité initiale de 1 173 m/s. Deux T26E4 sont assemblés pendant la guerre, l’un rejoint le front européen où il est affecté à la 3rd Armored Division. Les équipages de la 3rd Armored, pragmatiques, renforcent sa protection en boulonnant sur la tourelle le blindage frontal récupéré sur un Panther détruit, et ajoutent des plaques d’acier de 38 mm sur le glacis, improvisation de campagne révélatrice des inquiétudes des hommes face au 88 mm du Tigre II.

Le 4 avril 1945, près de Dessau, un Super Pershing perce le blindage d’un Jagdpanther à 1 400 mètres. C’est son seul engagement documenté au combat. La guerre se termine un mois plus tard.

5. Un bilan européen très limité

Remarquablement protégé et bien armé, le M26 pouvait affronter sans désavantage la plupart de ses adversaires allemands. Il arriva tard : les premiers exemplaires montèrent sur le front en janvier 1945 et moins de deux cents combattirent en première ligne avant la capitulation allemande.

Au 1er juin 1945, 395 Pershing stationnent en Europe, mais la guerre est terminée depuis un mois. Le retard institutionnel a eu des conséquences concrètes : des milliers d’équipages de Sherman ont affronté Panther et Tigre I avec un char inférieur pendant dix-huit mois, de la Normandie aux Ardennes, alors que son successeur attendait en bout de chaîne de production aux États-Unis.

6. La Corée : la véritable mise à l’épreuve

C’est en Corée, à partir de juin 1950, que le M26 Pershing démontre vraiment ce qu’il vaut. 309 M26 Pershing sont transportés d’urgence en Corée en 1950. Face aux T-34/85 nord-coréens qui ont mis en déroute les premières unités américaines équipées de M24 Chaffee, le M26 rétablit rapidement l’équilibre. Le M26 et le M46 s’avèrent être un dépassement pour le T-34/85 : le APCR de 90 mm peut, à bout portant, percer tout le long du T-34 du blindage du glacis avant à l’arrière, tandis que le T-34/85 a du mal à pénétrer le blindage du M26.

Une enquête de 1954 conclut qu’il y a eu en tout 119 actions char contre char pendant la guerre de Corée. Le M26 est impliqué dans 32% de ces engagements, le M4A3E8 dans 50%. En Corée, le terrain compartimenté et montagneux limite les portées d’engagement et avantage la protection et la puissance de feu du M26 sur sa mobilité déficiente, contexte idéal pour ses qualités, moins éprouvant pour ses défauts.

7. L’ancêtre de la lignée Patton

Malgré ses lacunes mécaniques, le M26 ouvre une lignée qui domine les blindés occidentaux pendant trente ans. Le M26 marque le point de départ d’une lignée de véhicules aboutissant à la famille M48 et M60. Le M46 Patton, dérivé direct équipé d’un moteur Continental V12 de 810 ch à la place du V8 Ford de 500 ch, corrige les problèmes de mobilité les plus criants. Le M47 et le M48 poursuivent l’évolution en améliorant progressivement blindage, armement et transmission. Le M60, char de bataille standard de l’OTAN dans les années 1960 et 1970, descend en ligne directe du M26 Pershing.

8. Évaluation

Sur la base des critères de puissance de feu, mobilité et protection, l’historien américain R.P. Hunnicutt a classé le Pershing derrière le Tigre II, mais devant le Tigre I et le Panther.

Son tort principal est d’être arrivé trop tard. Disponible techniquement dès 1943-1944, retenu par des débats doctrinaux internes à l’armée américaine, il n’a combattu en Europe que pendant les quatre derniers mois de la guerre, en nombre insuffisant pour peser sur les opérations. C’est un char qui aurait pu faire une différence en Normandie ou dans les Ardennes, et qui n’a pu faire ses preuves qu’en Corée.

Son héritage est néanmoins considérable : il marque la réconciliation de l’armée américaine avec le concept de char lourd bien armé, et pose les fondements techniques de la doctrine blindée occidentale de la Guerre Froide.

9. Évolution & variantes

VersionCanonCaractéristique
T26E390 mm M3 L/52Désignation de présérie, devient M26 en mars 1945
M26 (standard)90 mm M3 L/52Version de référence, 1 436 exemplaires de guerre
T26E4 / Super Pershing90 mm T15E1 L/70Canon long, 2 exemplaires envoyés en Europe
M26A190 mm M3A1Frein de bouche allégé, livré à la France et l’Italie après-guerre
M26E290 mm M3A1 + nouveau moteurBase du M46 Patton
M45 (T26E2)Obusier 105 mmVersion soutien rapproché, production limitée

M3 Stuart

1. Un char né de l’urgence européenne

En 1939 et 1940, les stratèges américains observent la guerre en Europe avec une attention croissante. Le Light Tank M2A4, char léger standard de l’armée américaine, est déjà jugé dépassé avant même que les États-Unis n’entrent en guerre. Son blindage de 25 mm n’est pas suffisant face aux canons antichars de dernière génération, et sa suspension complexe pose des problèmes de fiabilité.

La réponse est une version améliorée désignée Light Tank M3, dont le premier prototype sort en juillet 1940. Le char reprend les grandes lignes du M2A4 en y ajoutant un blindage frontal porté à 44,5 mm, une suspension révisée et un canon de 37 mm à plus haute vélocité. La production en série commence en mars 1941. Comme pour le Sherman, la priorité absolue est la rapidité de fabrication et la simplicité d’entretien, au détriment d’une puissance de feu qui restera le talon d’Achille du char tout au long de sa carrière.

2. Les variantes principales

La famille M3 se décline en trois versions majeures aux évolutions progressives.

M3 (Stuart I pour les Britanniques). La version initiale, produite à environ 5 811 exemplaires de mars 1941 à août 1942. Elle se distingue par sa tourelle avec coupole de commandant saillante, ses mitrailleuses en tourelleau latéraux sur les premiers exemplaires, et ses flancs rivetés. Le moteur Continental W-670 dérivé de l’aéronautique impose un carburant à indice d’octane élevé, ce qui complique l’approvisionnement en campagne.

M3A1 (Stuart III). La version de référence de la fiche, produite à 4 621 exemplaires jusqu’en février 1943. La coupole de commandant encombrante est supprimée au profit d’une tourelle plus propre équipée d’une coupole de vision basse. La caisse passe au soudage sur la plupart des pièces, améliorant la résistance balistique. Un stabilisateur de tir vertical est ajouté sur le canon de 37 mm, permettant en théorie d’effectuer des tirs en mouvement avec une précision acceptable.

M3A3 (Stuart V). La version la plus aboutie de la famille M3, produite à 3 427 exemplaires jusqu’en octobre 1943. La caisse est entièrement redessinée avec un glacis incliné inspiré des améliorations apportées en parallèle au M5, offrant une meilleure résistance balistique. La tourelle reprend celle du M3A1. Largement livré aux forces du Commonwealth et à la France libre, le M3A3 équipe encore des unités françaises lors de la campagne d’Alsace en 1944 et 1945.

3. Honey : le baptême du feu britannique

La British Army est la première à employer le M3 au combat. À partir de juillet 1941, les premiers exemplaires arrivent en Égypte et sont versés au 8th King’s Royal Irish Hussars de la 7th Armoured Division. Les équipages qui le découvrent après des mois sur le Cruiser Mk VI Crusader et le Matilda II sont immédiatement séduits par sa fiabilité mécanique, son confort de conduite et sa vitesse. Ils l’appellent « Honey » – le miel. Le nom restera.

Le baptême du feu a lieu lors de l’opération Crusader, en novembre 1941, autour de Sidi Rezegh en Libye. Environ 170 Stuart participent à l’offensive britannique visant à briser le siège de Tobrouk. Le char se révèle rapide et fiable, mais son canon de 37 mm peine à percer le blindage des Panzer III Ausf. J et des Panzer IV Ausf. F1 au-delà de 400 mètres. Dans les combats de Sidi Rezegh, les équipages britanniques apprennent à exploiter la vitesse du Stuart pour déborder l’ennemi plutôt que de l’affronter frontalement.

4. Les Philippines et la Birmanie : face à l’armée japonaise

Dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est, le M3 affronte un adversaire très différent. L’armée américaine déploie 108 M3 aux Philippines en septembre 1941, équipant les 192e et 194e bataillons de chars. Le 22 décembre 1941, un peloton de cinq M3 commandé par le lieutenant Ben R. Morin engage des chars japonais Type 95 Ha-Go au nord de Damortis, sur l’île de Luçon. C’est le premier combat char contre char de l’armée américaine dans ce conflit.

Dans la péninsule de Bataan, les M3 mènent des actions d’arrière-garde lors de la retraite américaine jusqu’en avril 1942. Face aux Type 95 Ha-Go qui ne pèsent que 7,4 tonnes avec un blindage maximal de 12 mm, le canon de 37 mm du Stuart est largement suffisant. Le problème est ici la masse de l’infanterie japonaise et la nature du terrain, pas la qualité des blindés adverses.

En Birmanie, des M3 équipent le 7th Armoured Brigade britannique lors de la campagne de 1942 contre l’avance japonaise. Leur mobilité leur permet d’assurer des retraites ordonnées dans une campagne qui tourne rapidement au désastre pour les Alliés. Le terrain birman, entre jungles et rivières, est cependant peu favorable aux chars, et beaucoup de M3 sont abandonnés lors des retraites plutôt que capturés ou détruits au combat.

5. Un char apprécié par les uns, rejeté par les autres

Le Prêt-Bail distribue le M3 à un large éventail de nations alliées, avec des réceptions très variées. Les Britanniques l’adoptent avec enthousiasme pour sa fiabilité. La France libre reçoit au moins 651 chars de la série M3 et M5, qui équipent plusieurs unités lors de la campagne de France de 1944. La Yougoslavie de Tito en reçoit également, utilisés dans les combats contre les forces d’occupation en 1944-1945.

L’URSS, en revanche, accueille le M3 avec une froideur marquée. Environ 1 000 exemplaires sont livrés à partir de fin 1941, mais les Soviétiques critiquent rapidement l’armement insuffisant, l’inadaptation des chenilles aux hivers russes et le risque d’incendie du moteur à essence. En 1943, lorsque les Américains proposent de livrer des M5, Moscou décline. Les M3 soviétiques sont finalement relégués au front de Mandchourie à partir de 1944, face à une armée japonaise dont les blindés sont effectivement à la portée du canon de 37 mm.

6. Le successeur : M5 Stuart et M24 Chaffee

Dès 1942, l’armée américaine identifie deux problèmes structurels du M3 : la pénurie de moteurs Continental W-670 dont la production est partagée avec l’aviation, et la nécessité d’améliorer la protection sans compromettre la mobilité. La réponse est le M5, parfois appelé M4 dans ses premières études avant d’être rebaptisé pour éviter la confusion avec le Sherman. Le M5 et son évolution M5A1 remplacent le moteur Continental par deux moteurs Cadillac V8 accouplés, plus disponibles et mieux adaptés à la production de masse. La caisse reçoit des plaques inclinées. Produit à 8 884 exemplaires, le M5A1 équipe la majorité des unités de reconnaissance américaines à partir de 1943.

Mais le canon de 37 mm est désormais clairement dépassé face aux Panzer IV et aux Sturmgeschütz III que les unités américaines rencontrent en Afrique du Nord puis en Europe. Le successeur véritable, le M24 Chaffee armé d’un canon de 75 mm léger, n’entre en service qu’en novembre 1944, trop tard pour jouer un rôle décisif dans la guerre en Europe.

7. Évaluation

Le M3 Stuart est un char léger honnête, conçu pour la reconnaissance et l’appui rapproché d’infanterie, et il remplit ce rôle correctement dans les théâtres où il est engagé avant 1943. Sa fiabilité mécanique est réelle et appréciée par tous ceux qui l’emploient. Sa vitesse de 58 km/h sur route en fait l’un des chars les plus rapides de son époque.

Ses limites sont tout aussi réelles. Le canon de 37 mm est efficace contre les blindés légers japonais et les premiers chars allemands, mais devient insuffisant face aux Panzer IV Ausf. F2 et G à partir de 1942. Son blindage latéral de 25,4 mm est vulnérable aux armes antichars et aux canons de petit calibre. Il n’a jamais été conçu pour affronter des chars moyens en duel direct, et les équipages qui l’y ont contraint ont payé un prix élevé.

Son vrai terrain de jeu est la reconnaissance armée et l’exploitation rapide d’une percée. Dans ces missions, sa vitesse et sa fiabilité font de lui un outil précieux jusqu’à la fin de la guerre, dans des théâtres comme le Pacifique où ses adversaires restent à sa portée.

M4 Sherman

1. Un char conçu pour être produit

En juin 1940, la France est vaincue. L’armée américaine, observatrice attentive de la campagne de France, tire une conclusion immédiate : les États-Unis ne disposent d’aucun char moyen digne de ce nom. Le M3 Lee, alors en développement, est une solution d’urgence embarrassante, avec son canon de 75 mm monté en casemate latérale plutôt qu’en tourelle. Il faut autre chose, et vite.

Le projet T6, lancé en avril 1941, reprend le train de roulement et la motorisation du M3 en y ajoutant une tourelle entièrement rotative armée d’un canon de 75 mm. Le prototype est prêt en septembre 1941, approuvé en octobre, et la production est officiellement lancée sous la désignation M4 en février 1942. En termes de délais de développement, c’est une performance remarquable.

Le principe directeur est clairement posé dès l’origine : le Sherman doit pouvoir être produit en masse, par des usines qui n’ont jamais fabriqué de chars, avec des pièces standardisées pouvant être assemblées par une main d’œuvre formée en quelques semaines. C’est un char industriel avant d’être un char militaire, et cette hiérarchie de priorités déterminera toutes ses qualités comme tous ses défauts.

2. La complexité des variantes

Le Sherman est probablement le char allié dont les variantes sont les plus difficiles à démêler. Les sous-désignations M4, M4A1, M4A2, M4A3, M4A4 et M4A6 ne correspondent pas à des générations successives d’amélioration, mais à des motorisations différentes produites simultanément selon les disponibilités de chaque constructeur. Un M4A4 n’est pas supérieur à un M4A3 : il est simplement propulsé par un moteur différent.

Le M4 de base et le M4A1 embarquent le moteur Continental R-975 en étoile, refroidi à air. Le M4A2, principal destinataire du Prêt-Bail vers l’URSS et la Grande-Bretagne, reçoit deux moteurs diesel General Motors 6-71 couplés. Le M4A3, jugé par l’armée américaine comme la version la plus aboutie du point de vue mécanique, est propulsé par le V8 Ford GAA à refroidissement liquide de 500 ch. Le M4A4, produit à 7 499 exemplaires et largement livré aux Britanniques, embarque l’encombrant moteur Chrysler A57 Multibank, assemblage de cinq blocs moteurs d’automobiles à six cylindres sur un arbre commun, solution ingénieuse mais peu pratique à entretenir.

La version de référence retenue ici, le M4A3(75)W, est celle que l’armée américaine considère comme la plus fiable et la mieux équilibrée. Le suffixe W désigne le système de stockage humide des munitions, introduit à partir de début 1944 pour répondre à la tendance du char à s’enflammer lors d’un impact.

3. El Alamein : un char bienvenu

La 8e armée britannique reçoit ses premiers Sherman à l’été 1942, en pleine crise face à Rommel. Pour les équipages britanniques, habitués aux Cruiser Mk VI Crusader et aux Matilda II au canon de 2 livres totalement dépassé en antichar, le Sherman représente un bond qualitatif considérable. Son canon de 75 mm peut tirer des obus explosifs contre l’infanterie et les positions antichar, ce que le 2 livres était incapable de faire. La tourelle est entièrement rotative, sans les angles morts des casemates. La fiabilité mécanique est excellente.

Lors de la bataille d’El Alamein en octobre 1942, la 8e armée engage 285 Sherman opérationnels, principalement des M4A1. Ils jouent un rôle significatif dans la victoire de Montgomery, même si les Panzer III Ausf. J et Panzer IV Ausf. F2 et G de l’Afrika Korps représentent encore des adversaires redoutables. À cette date et dans ce contexte, le Sherman est un char compétitif.

4. Les deux noms qui lui collent à la peau

Dès 1943, les équipages identifient le problème le plus grave du Sherman : sa tendance à prendre feu rapidement après un impact, en raison de munitions stockées dans les parties hautes de la caisse, directement exposées. Les Britanniques lui donnent le surnom de « Ronson », du nom d’un briquet dont la publicité vantait qu’il s’allumait « à chaque fois ». Les Américains, pour leur part, parlent de « Zippo ».

L’origine de ces incendies est identifiée rapidement : ce n’est pas le moteur à essence qui brûle en premier, mais la propulsion des obus en attente de chargement. La réponse technique arrive en 1944 avec le stockage humide dit « wet ammo stowage » : les râteliers à munitions sont entourés de réservoirs contenant un mélange d’eau et de glycérine qui ralentit considérablement l’inflammation en cas de pénétration. Les premiers Sherman équipés de ce système, les M4A1(76)W, entrent en production en janvier 1944. Les analyses d’après-guerre montrent que les Sherman à stockage humide brûlaient dans environ 10 à 15 % des cas d’impact pénétrant, contre 60 à 80 % pour les versions sans ce dispositif.

Sa haute silhouette de 2,74 mètres constitue le second défaut chronique. Dans le désert, elle fait du Sherman une cible visible à grande distance. Dans le bocage normand, elle rend le franchissement des haies difficile et expose la partie inférieure du blindage, moins épaisse.

5. Normandie : la confrontation avec la nouvelle génération allemande

Le 6 juin 1944, le Sherman est le char standard des forces alliées débarquant en Normandie. Il y rencontre pour la première fois en grand nombre le Panther Ausf. G et les Tigre I du schwere SS-Panzer-Abteilung 101. La confrontation est défavorable. Le canon de 75 mm M3 du Sherman standard ne peut pas percer le blindage frontal du Panther à des distances normales de combat. Le Panther et le Tigre I, en revanche, détruisent les Sherman sans difficulté à plus de 1 000 mètres.

La réponse britannique est le Sherman Firefly, version du M4A4 rééquipée du canon antichar Ordnance QF 17 livres de 76,2 mm à haute vélocité, capable de pénétrer le blindage frontal du Panther à 1 000 mètres et celui du Tigre I à 500 mètres. Produit à environ 2 000 exemplaires à la fin août 1944 et à plus de 3 400 au total, le Firefly est distribué au sein des unités blindées du Commonwealth à raison d’un par peloton de quatre chars. Les équipages allemands l’identifient rapidement à son long canon et en font leur cible prioritaire.

La réponse américaine est différente : le canon de 76 mm M1 américain, monté sur une nouvelle tourelle T23, équipe des M4A1(76)W et M4A3(76)W qui arrivent progressivement après le débarquement. Plus performant que le 75 mm d’origine, il reste inférieur au 17 livres britannique, mais améliore significativement les capacités antichar des unités américaines.

Une troisième réponse, plus spectaculaire, est le M4A3E2 surnommé « Jumbo » : 254 exemplaires produits en mai et juin 1944, avec un blindage frontal de caisse porté à 100 mm et une tourelle à 150 mm. Quasi invulnérable frontalement, le Jumbo sert de brise-glace dans les attaques contre des positions fortifiées.

6. Le Pacifique : un adversaire différent

Dans le Pacifique, le Sherman affronte un contexte radicalement différent. Les chars japonais de type 97 Chi-Ha sont techniquement très inférieurs au Sherman, et les engagements de chars contre chars sont rares. La menace principale vient de l’infanterie : mines magnétiques collées à la caisse, grenadiers surgissant des tunnels et des bunkers, positions antichar camouflées.

Les Marines adaptent le Sherman en conséquence. Le M4A3R3, équipé d’un lance-flammes remplaçant la mitrailleuse de proue et surnommé « Zippo » par les équipages, est engagé en masse à Iwo Jima en février 1945 et à Okinawa en avril 1945. C’est lui qui permet de déloger les défenseurs japonais retranchés dans des grottes et des bunkers bétonnés que l’artillerie classique ne peut pas atteindre.

7. Le Prêt-Bail et la dimension mondiale du char

Le Sherman est le char de guerre allié par excellence, distribué à pratiquement toutes les nations combattant aux côtés des États-Unis. L’URSS reçoit 4 102 M4A2 dans le cadre du Prêt-Bail, dont 2 095 armés du canon de 76 mm. La France libre reçoit des M4A1, M4A2 et M4A4 qui équipent la 2e Division Blindée du général Leclerc lors de la campagne de France et la prise de Paris. La Pologne, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Yougoslavie de Tito engagent tous des Sherman. Aucun autre char de la guerre n’aura été utilisé par autant de nations différentes simultanément.

8. Évaluation

Le Sherman n’est pas le meilleur char de la Seconde Guerre mondiale au sens technique du terme. Face aux Panther et Tigre qu’il rencontre en Normandie à partir de juin 1944, son blindage est insuffisant et son armement standard de 75 mm inadapté.

Mais réduire le Sherman à cette comparaison défavorable, c’est manquer l’essentiel de ce qu’il représente. Fiable, facile à maintenir, rapide à produire, disponible sur tous les théâtres simultanément, il est le seul char de la guerre qui puisse être fabriqué à près de 50 000 exemplaires sans compromettre sa qualité de base. Les 1 350 Tigres I n’ont jamais pu être là où on en avait besoin. Les Sherman, eux, étaient partout.

La guerre industrielle totale que les Alliés menaient ne pouvait pas être gagnée avec le meilleur char du monde produit en petite série. Elle a été gagnée, entre autres, avec un char très bon produit en quantité absolument écrasante, sur tous les fronts, du désert libyen aux îles du Pacifique.