Les blindés
M26 Pershing
Carte d’identité
- Période de service : 1945 (Europe) / 1950-1951 (Corée)
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Ordnance Department, US Army
- Fabricant : Detroit Arsenal Tank Plant, Grand Blanc (Michigan)
Fiche technique
M26 Pershing
- Masse : 41,9 t / Pression au sol : 0,89 kg/cm²
- Longueur : 8,65 m (avec canon)
- Hauteur : 2,78 m
- Largeur : 3,51 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Frontal : 102 mm à 46° / Latéral : 76 mm / Tourelle : 114 mm (mantelet)
- Armement : Canon 90 mm M3 L/52 (70 obus) / 1 mitrailleuse Browning M2 de 12,7 mm + 2 mitrailleuses M1919A4 de 7,62 mm
- Motorisation : Ford GAF V8, essence, 500 ch à 2 600 tr/min
- Vitesse max (route) : 40-48 km/h
- Autonomie : 161 km
- Production : 1 436 pendant la guerre, 2 212 au total en comptant l’après-guerre
1. Trois ans de retard, trois ans de débat
Le programme qui aboutit au M26 commence en 1942, soit trois ans avant son entrée au combat. Cette durée n’est pas le signe d’un développement serein et maîtrisé, c’est au contraire le reflet d’un conflit institutionnel profond au sein de l’armée américaine qui a coûté cher aux équipages de Sherman en Normandie.
D’un côté, l’Ordnance Department, chargé du développement des matériels, développe dès 1942 une série de prototypes de chars moyens et lourds armés du canon de 90 mm : les T20, T22, T23, puis les T25 et T26.
De l’autre, l’Army Ground Forces, commandées par le général Lesley McNair, maintient obstinément que le rôle des chars n’est pas de combattre d’autres chars : c’est là la mission des chasseurs de chars. Les chars doivent percer les lignes et exploiter en profondeur, pas s’engager dans des duels blindés. Cette doctrine, cohérente sur le papier, conduit McNair à bloquer systématiquement le développement et le déploiement de tout char plus lourd et mieux armé que le Sherman, pour ne pas perturber une chaîne de production qu’il estime parfaitement adaptée aux besoins.
Ce n’est qu’après le débarquement de Normandie et la confrontation répétée des Sherman avec les Panther et Tigre I que la pression du terrain finit par avoir raison des résistances institutionnelles. Le M26 Pershing, désigné T26E3 jusqu’en mars 1945, entre officiellement en service à cette date.
2. Un char techniquement ambitieux
Le M26 représente une rupture nette avec la philosophie du Sherman. Là où le M4 privilégiait la standardisation industrielle et la simplicité d’entretien, le M26 vise d’abord la performance au combat.
Son blindage frontal de 102 mm incliné à 46 degrés offre une protection effective comparable au Tigre I. Le blindage frontal de 102 mm incliné à 46° équivaut approximativement à un blindage vertical de 153 mm. Son canon de 90 mm M3 L/52, avec une vélocité initiale de 853 m/s, dépasse nettement le 75 mm M3 du Sherman standard et rivalise avec le ZiS-S-53 du T-34/85. Son projectile perforant AP M77 perfore 107 mm d’acier à 1 000 mètres sous une incidence de 30°.
Sa suspension à barres de torsion, héritée du programme T20, offre un confort de conduite et des performances en tout terrain sensiblement supérieurs au Sherman. La tourelle est spacieuse, bien conçue pour l’ergonomie de l’équipage, mais avec un défaut notable identifié en service : une conception de tourelle qui gênait le tir et devait être corrigée sur les versions suivantes.
La limite principale est son moteur. Son moteur V8 essence Ford développant 500 ch ne lui permet pas d’afficher un rapport puissance/poids satisfaisant avec un ratio de 11,9 ch/t. À titre de comparaison, le Panther Ausf. G revendique 15,6 ch/t. Avec 41,9 tonnes à propulser et une consommation de 517 litres aux 100 km pour une autonomie de seulement 161 km, le M26 hérite du même talon d’Achille logistique que le Tigre I.
3. La mission Zebra : vingt chars pour tester un engin
Vingt M26 Pershing débarquent dans le port d’Anvers en janvier 1945 et sont répartis entre la 3rd et la 9th Armored Divisions. La mission, baptisée « Zebra », est officiellement présentée comme une campagne d’évaluation du matériel en conditions réelles. En pratique, c’est l’armée américaine qui s’accorde enfin à tester au combat un char qu’elle aurait pu déployer bien plus tôt.
Les combats commencent en février. Il est clair que les États-Unis disposent enfin d’un char de combat digne de ce nom : le M26 surclasse le Panzer IV et tient tête aux Panther allemands. Face au Tigre I, c’est plus compliqué, mais le résultat reste convenable à moyenne et courte distance.
L’épisode le plus documenté se déroule le 26 février 1945 dans les rues de Cologne, filmé par un opérateur de l’armée américaine. Un M26 de la E Company du 32nd Armored Regiment de la 3rd Armored Division détruit un Panther dans une rue adjacente à la cathédrale de Cologne. Les images, remarquablement nettes, montrent le Panther prendre feu après deux impacts du 90 mm. C’est l’une des seules séquences filmées d’un duel de chars en milieu urbain de toute la guerre.
4. Les limites contre le Tigre II
Face au Tigre II, le bilan est plus nuancé. Son canon de 90 mm M3 L/52 reste inférieur au KwK 43 L/71 de 88 mm du Tigre II. À distance normale de combat, le 90 mm standard peine à percer le blindage frontal du Königstiger, dont les 150 mm inclinés offrent une protection effective considérable.
La réponse américaine est le T26E4, dit « Super Pershing » : un prototype équipé du canon long T15E1 de 90 mm à 70 calibres, avec une vélocité initiale de 1 173 m/s. Deux T26E4 sont assemblés pendant la guerre, l’un rejoint le front européen où il est affecté à la 3rd Armored Division. Les équipages de la 3rd Armored, pragmatiques, renforcent sa protection en boulonnant sur la tourelle le blindage frontal récupéré sur un Panther détruit, et ajoutent des plaques d’acier de 38 mm sur le glacis, improvisation de campagne révélatrice des inquiétudes des hommes face au 88 mm du Tigre II.
Le 4 avril 1945, près de Dessau, un Super Pershing perce le blindage d’un Jagdpanther à 1 400 mètres. C’est son seul engagement documenté au combat. La guerre se termine un mois plus tard.
5. Un bilan européen très limité
Remarquablement protégé et bien armé, le M26 pouvait affronter sans désavantage la plupart de ses adversaires allemands. Il arriva tard : les premiers exemplaires montèrent sur le front en janvier 1945 et moins de deux cents combattirent en première ligne avant la capitulation allemande.
Au 1er juin 1945, 395 Pershing stationnent en Europe, mais la guerre est terminée depuis un mois. Le retard institutionnel a eu des conséquences concrètes : des milliers d’équipages de Sherman ont affronté Panther et Tigre I avec un char inférieur pendant dix-huit mois, de la Normandie aux Ardennes, alors que son successeur attendait en bout de chaîne de production aux États-Unis.
6. La Corée : la véritable mise à l’épreuve
C’est en Corée, à partir de juin 1950, que le M26 Pershing démontre vraiment ce qu’il vaut. 309 M26 Pershing sont transportés d’urgence en Corée en 1950. Face aux T-34/85 nord-coréens qui ont mis en déroute les premières unités américaines équipées de M24 Chaffee, le M26 rétablit rapidement l’équilibre. Le M26 et le M46 s’avèrent être un dépassement pour le T-34/85 : le APCR de 90 mm peut, à bout portant, percer tout le long du T-34 du blindage du glacis avant à l’arrière, tandis que le T-34/85 a du mal à pénétrer le blindage du M26.
Une enquête de 1954 conclut qu’il y a eu en tout 119 actions char contre char pendant la guerre de Corée. Le M26 est impliqué dans 32% de ces engagements, le M4A3E8 dans 50%. En Corée, le terrain compartimenté et montagneux limite les portées d’engagement et avantage la protection et la puissance de feu du M26 sur sa mobilité déficiente, contexte idéal pour ses qualités, moins éprouvant pour ses défauts.
7. L’ancêtre de la lignée Patton
Malgré ses lacunes mécaniques, le M26 ouvre une lignée qui domine les blindés occidentaux pendant trente ans. Le M26 marque le point de départ d’une lignée de véhicules aboutissant à la famille M48 et M60. Le M46 Patton, dérivé direct équipé d’un moteur Continental V12 de 810 ch à la place du V8 Ford de 500 ch, corrige les problèmes de mobilité les plus criants. Le M47 et le M48 poursuivent l’évolution en améliorant progressivement blindage, armement et transmission. Le M60, char de bataille standard de l’OTAN dans les années 1960 et 1970, descend en ligne directe du M26 Pershing.
8. Évaluation
Sur la base des critères de puissance de feu, mobilité et protection, l’historien américain R.P. Hunnicutt a classé le Pershing derrière le Tigre II, mais devant le Tigre I et le Panther.
Son tort principal est d’être arrivé trop tard. Disponible techniquement dès 1943-1944, retenu par des débats doctrinaux internes à l’armée américaine, il n’a combattu en Europe que pendant les quatre derniers mois de la guerre, en nombre insuffisant pour peser sur les opérations. C’est un char qui aurait pu faire une différence en Normandie ou dans les Ardennes, et qui n’a pu faire ses preuves qu’en Corée.
Son héritage est néanmoins considérable : il marque la réconciliation de l’armée américaine avec le concept de char lourd bien armé, et pose les fondements techniques de la doctrine blindée occidentale de la Guerre Froide.
9. Évolution & variantes
| Version | Armement principal | Production | Caractéristique principale |
|---|---|---|---|
| T20 / T22 / T23 | Canon de 76 mm ou 3 pouces selon le prototype | Prototypes | Premiers prototypes du programme de char moyen destiné à remplacer le M4 Sherman |
| T25 | Canon de 90 mm T15 | Prototypes | Version équipée d’un canon long et d’une suspension à barres de torsion ; protection et armement renforcés |
| T26E1 | Canon de 90 mm M3 | 10 | Prototype directement à l’origine du Pershing de série |
| T26E3 | Canon de 90 mm M3 | Série de présérie ; intégrée au total du M26 | Version retenue après les essais et envoyée en Europe à partir de février 1945 |
| M26 Pershing | Canon de 90 mm M3 | 2 212 | Version de production standardisée en mars 1945 ; char lourd américain engagé en faible nombre en Europe |
| T26E4 « Super Pershing » | Canon de 90 mm T15E1 ou T15E2 | 25 | Canon à haute vitesse et blindage renforcé ; un seul exemplaire est engagé au combat en Europe |
| T26E5 | Canon de 90 mm M3 | 27 prototypes | Prototype doté d’un blindage frontal fortement renforcé ; aucune production de série |
| T26E2 / M45 | Obusier de 105 mm M4 | 185 | Version d’appui rapproché ; standardisée comme Heavy Tank M45 après la guerre |
| M26A1 | Canon de 90 mm M3A1 | Plus de 1 200 | Modernisation avec évacuateur de fumée et frein de bouche modifié |
| M26E1 | Canon long de 90 mm T54 | 2 prototypes | Projet de renforcement de la puissance antichar avec munition monobloc |
| M26E2 | Canon de 90 mm M3A1 | Environ 800 conversions | Nouveau groupe motopropulseur et transmission améliorée ; base du M46 Patton |
Galerie photos
Carte d’identité
- Période de service : 1945 (Europe) / 1950-1951 (Corée)
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Ordnance Department, US Army
- Fabricant : Detroit Arsenal Tank Plant, Grand Blanc (Michigan)
- Production : 1 436 pendant la guerre, 2 212 au total en comptant l’après-guerre
Fiche technique
M26 Pershing
- Masse : 41,9 t / Pression au sol : 0,89 kg/cm²
- Longueur : 8,65 m (avec canon)
- Hauteur : 2,78 m
- Largeur : 3,51 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Frontal : 102 mm à 46° / Latéral : 76 mm / Tourelle : 114 mm (mantelet)
- Armement : Canon 90 mm M3 L/52 (70 obus) / 1 mitrailleuse Browning M2 de 12,7 mm + 2 mitrailleuses M1919A4 de 7,62 mm
- Motorisation : Ford GAF V8, essence, 500 ch à 2 600 tr/min
- Vitesse max (route) : 40-48 km/h
- Autonomie : 161 km