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Ivan Konev
Ivan Konev

Ivan Stepanovitch Koniev

(1897-1973)

L’histoire l’a rangé dans l’ombre de Joukov. C’est une injustice commode — il est plus simple de n’avoir qu’un héros par guerre — mais c’est une injustice. Car Ivan Koniev a libéré Auschwitz, pris Prague, traversé la Silésie et la Pologne à la tête de millions d’hommes. Il a gagné ses batailles différemment de Joukov : moins par la puissance brute que par la manœuvre, l’encerclement, la vitesse. Staline le savait, et c’est précisément pour cela qu’il les maintenait tous deux en compétition permanente. Ce que l’histoire a retenu de Koniev, c’est qu’il n’a pas pris Berlin. Ce qu’elle oublie trop souvent, c’est tout le reste.

Un bûcheron de Vologda

Ivan Stepanovitch Koniev naît le 28 décembre 1897 dans le village de Lodeïno, dans la région de Vologda, au nord de la Russie. Famille paysanne, misère ordinaire, pas de formation poussée : il devient bûcheron, comme son père avant lui. C’est la guerre qui l’arrache à cette vie. Mobilisé en 1916 dans l’armée impériale, il sert comme artilleur sur le front de l’Est. Puis vient la Révolution, et Koniev choisit son camp sans hésiter : il rejoint l’Armée rouge en 1918 et combat pendant toute la guerre civile contre les forces blanches.

Ce qui le distingue dès ces années-là, c’est moins la brutalité — qualité commune à presque tous les commandants soviétiques de cette génération — que le sens tactique. Koniev pense en termes de mouvement, d’encerclement, de pièges tendus à l’adversaire. L’artilleur de Vologda apprend à lire un terrain comme on lit une carte. Il ne l’oubliera jamais.

Diplômé de l’Académie militaire Frunze en 1926, il gravit les échelons avec régularité, commandant successivement des divisions, des corps d’armée, des unités en Extrême-Orient. Quand la Wehrmacht frappe en juin 1941, il est général d’armée. Ce qui l’attend va dépasser tout ce qu’il a connu.

Le désastre de Viazma — et la résurrection

L’automne 1941 est le moment le plus sombre de la carrière de Koniev — et il ne le cache pas dans ses mémoires. En octobre, ses armées sont encerclées et anéanties près de Viazma, dans l’une des plus grandes catastrophes militaires soviétiques de la guerre : plus de 600 000 soldats capturés ou tués. Pour d’autres officiers, cela aurait signifié la mort — Staline fusillait pour moins que ça. Joukov, envoyé pour reprendre la situation en main, plaide en faveur de Koniev et lui sauve probablement la vie. C’est l’une des ironies de leur relation : l’homme qui lui volera la gloire de Berlin est aussi celui qui l’a tiré du gouffre en 1941.

Koniev en tire une leçon qui marque toute sa carrière ultérieure : ne jamais laisser l’ennemi souffler, ne jamais s’arrêter sur une ligne tenue, toujours chercher le flanc ouvert plutôt que la confrontation frontale. Sa méthode de guerre, à partir de 1942, sera celle de l’encercleur.

Le maréchal de la manœuvre

C’est à Koursk, à l’été 1943, que Koniev s’impose définitivement comme l’un des grands chefs militaires de la guerre. Commandant le front des Steppes, il exploite la percée soviétique avec une rapidité qui surprend le haut commandement allemand. La libération de Belgorod, puis de Kharkiv, porte sa signature : des mouvements de flanc qui coupent les voies de retraite avant que l’ennemi ne comprenne qu’il est encerclé.

En 1944, il commande le 1er front ukrainien et enchaîne les succès : la poche de Korsoun-Tcherkassy en février — où deux corps d’armée allemands sont anéantis — puis la libération de l’Ukraine occidentale, l’avancée en Pologne, la Vistule atteinte en juillet. Ce même mois, il reçoit le titre de Héros de l’Union soviétique et est promu maréchal. Il a 46 ans.

Auschwitz : le 27 janvier 1945

Le 12 janvier 1945, Koniev lance l’offensive de Vistule-Oder avec une violence qui laisse la Wehrmacht sans réaction. En quinze jours, ses armées avancent de 500 kilomètres — l’une des offensives les plus rapides de la guerre. C’est dans ce mouvement foudroyant, à travers la Silésie, que ses soldats arrivent le 27 janvier 1945 devant les grilles d’un endroit dont ils ne connaissent pas encore le nom : Auschwitz-Birkenau.

Ce que ses hommes découvrent ce jour-là dépasse tout ce que la guerre leur avait montré. Environ 7 000 survivants — des squelettes vivants — dans les baraquements que les SS n’ont pas eu le temps d’évacuer. Des montagnes de chaussures, de valises, de cheveux. Les traces de ce que l’humanité a été capable de faire à elle-même. Koniev n’était pas venu libérer Auschwitz — son objectif militaire était les ressources industrielles de Silésie. Mais c’est lui qui l’a libéré, et la date du 27 janvier est aujourd’hui la Journée internationale de commémoration de la Shoah.

La course vers Berlin — et la deuxième place

En avril 1945, Staline met en scène la dernière grande compétition de la guerre. Il donne à Joukov et Koniev des objectifs volontairement chevauchants, tracant entre leurs fronts une ligne de démarcation qu’il arrête délibérément à 60 kilomètres de Berlin — laissant la porte entrouverte à celui qui serait assez rapide pour s’y engouffrer.

Koniev l’est. Ses blindés bifurquent vers le nord, percent les défenses allemandes au sud de Berlin et participent activement à l’encerclement de la ville. Pendant quelques heures, la course est réelle. Puis Staline tranche : c’est Joukov qui aura l’honneur de l’assaut final sur le Reichstag. Koniev est redirigé vers Dresde et la Saxe — et vers Prague, qu’il libère le 9 mai 1945, un jour après la capitulation allemande, au terme d’une marche de 180 kilomètres en quarante-huit heures. Il sera le dernier grand mouvement offensif de la guerre en Europe.

Ivan Stepanovich Konev
Ivan Stepanovich Konev

Le libérateur devenu symbole de l’oppression

L’après-guerre place Koniev dans des rôles qui compliquent durablement son héritage. Commandant des forces soviétiques en Allemagne de l’Est, puis chef des armées terrestres soviétiques, il reste une figure de premier plan du régime. En 1956, c’est lui qui dirige l’écrasement de l’insurrection hongroise — des chars soviétiques dans les rues de Budapest, des milliers de morts, une répression que le monde regarde avec horreur. En 1961, il supervise les opérations autour de la construction du Mur de Berlin.

Ces deux épisodes suffisent à faire de lui, dans la mémoire collective d’une partie de l’Europe de l’Est, non plus le libérateur de 1945 mais le visage de l’occupation soviétique. En 2020, la statue qui lui était dédiée à Prague — la ville qu’il avait libérée soixante-quinze ans plus tôt — est déboulonnée par les autorités municipales tchèques, au nom de ce passé encombrant. La décision déclenche une brouille diplomatique entre Prague et Moscou.

C’est le paradoxe de Koniev résumé en une image : le même homme, la même ville, deux mémoires incompatibles. Libérateur pour les uns, instrument de la domination soviétique pour les autres. L’histoire n’a pas encore tranché — et peut-être qu’elle ne le fera jamais.

Il meurt à Moscou le 21 mai 1973, à 75 ans, couvert de décorations soviétiques, entouré des honneurs d’un régime qui avait fait de lui ce qu’il était — et ce qu’il n’aurait peut-être pas voulu être.

Ivan Koniev en quelques questions

Quelle était la principale différence entre Koniev et Joukov ?

Si Joukov était l’homme des percées brutales et massives, Koniev était passé maître dans l’art de la manœuvre de flanc et de l’encerclement. Staline utilisait leurs styles différents et leur rivalité personnelle pour s’assurer qu’aucun des deux ne devienne trop puissant politiquement.

Quel rôle Koniev a-t-il joué dans la prise de Berlin ?

Staline avait tracé une ligne de démarcation entre les fronts de Joukov et de Koniev, mais l’avait volontairement arrêtée à 60 km de Berlin. Koniev a réussi à bifurquer avec ses blindés vers le nord pour entrer dans la ville en même temps que Joukov, participant activement à l’encerclement final de la capitale du Reich.

Est-il vrai que Koniev a libéré le camp d’Auschwitz ?

Oui. Ce sont les troupes du Premier front de l’Ukraine, commandées par Koniev, qui ont pénétré dans le complexe d’Auschwitz-Birkenau le 27 janvier 1945. Bien que son objectif militaire fût les ressources industrielles de Silésie, cette libération reste l’un des actes les plus marquants de sa carrière.

Comment était sa relation avec Joseph Staline ?

Koniev était perçu comme plus souple et plus politique que Joukov. Cela lui a permis de conserver les faveurs de Staline plus longtemps. Après la guerre, Staline l’a même utilisé pour remplacer Joukov à la tête des forces terrestres lorsque ce dernier a été envoyé en disgrâce.

Pourquoi est-il une figure controversée en Europe de l’Est aujourd’hui ?

Si Koniev est célébré pour avoir chassé les nazis, notamment à Prague, il est aussi associé à l’instauration de la domination soviétique. Son rôle dans la répression de l’insurrection de Budapest en 1956 a terni son image de « libérateur » dans plusieurs pays de l’ancien bloc de l’Est.

Sources :
https://www.universalis.fr/encyclopedie/ivan-stepanovitch-koniev/
https://fr.rbth.com/histoire/86868-marechal-urss-ivan-konev-seconde-guerre-mondiale

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