Philippe Pétain
(1856 – 1951)
Peu de destins incarnent aussi brutalement la chute d’un mythe que celui de Philippe Pétain. Vainqueur de Verdun en 1916, maréchal vénéré, sauveur des soldats mutinés, il devient en 1940 le visage d’une France vaincue qui choisit la collaboration. Entre le héros national adulé et le vieillard condamné pour trahison, il y a un abîme que l’Histoire n’a jamais refermé. Comment le défenseur de Verdun est-il devenu le fossoyeur de la République ?
Des débuts lents dans une armée figée
Philippe Pétain naît le 24 avril 1856 à Cauchy-à-la-Tour, dans le Pas-de-Calais, au sein d’une famille de petits propriétaires terriens. Son enfance rurale, marquée par le conservatisme et l’attachement à l’ordre, forge chez lui une vision du monde profondément traditionnelle. Orphelin de mère très jeune, élevé par des oncles, il grandit dans un univers austère où l’autorité et la terre sont les seules valeurs sûres.
Entré à Saint-Cyr en 1876, il en sort officier d’infanterie mais sans éclat particulier. Pendant près de quarante ans, sa carrière stagne. Il enseigne à l’École de Guerre, défend des positions tactiques jugées dépassées : la puissance de feu plutôt que l’offensive à outrance, la défense organisée plutôt que la charge héroïque. Ses supérieurs le trouvent trop prudent, trop critique. En 1914, à 58 ans, il n’est encore que colonel et s’apprête à prendre sa retraite. La guerre va tout changer.
Verdun : la naissance d’une légende
Dès les premiers combats de 1914, Pétain se distingue par son sang-froid et son efficacité. Promu général de brigade, puis de division, il gravit les échelons à une vitesse fulgurante. Mais c’est à Verdun, en février 1916, que se forge le mythe.
Lorsque les Allemands déclenchent leur offensive sur Verdun, le front français vacille. Pétain est appelé en urgence pour stabiliser la situation. Il organise alors la résistance avec une rigueur méthodique : rotation constante des unités pour éviter l’épuisement, ravitaillement ininterrompu par la « Voie sacrée », artillerie massive. Contrairement à d’autres généraux qui sacrifient leurs hommes par vagues, Pétain ménage ses troupes. Il visite le front, se montre, rassure. Les soldats reconnaissent en lui un chef qui ne les envoie pas inutilement à la mort.
En quelques mois, Pétain devient le « vainqueur de Verdun », le général qui a brisé l’offensive allemande. Son prestige est immense. En 1917, après les mutineries qui secouent l’armée française, il est nommé commandant en chef. Il rétablit la discipline en exécutant quelques meneurs, mais améliore aussi les permissions, la nourriture, les conditions de vie au front. Cette combinaison de fermeté et de pragmatisme lui vaut le respect des poilus.
À l’issue du conflit, élevé au rang de maréchal de France, Pétain est l’un des hommes les plus populaires du pays. Pour toute une génération, il incarne le patriotisme, le courage, le réalisme militaire.
L’entre-deux-guerres : un maréchal en décalage
Dans les années 1920 et 1930, Pétain demeure une figure centrale de l’armée française. Inspecteur général, puis ministre de la Guerre en 1934, il défend une stratégie défensive incarnée par la ligne Maginot. Pour lui, la France doit se protéger derrière des fortifications infranchissables et éviter à tout prix une nouvelle saignée comme celle de 14-18.
Politiquement, Pétain incarne un conservatisme autoritaire. Il méprise le parlementarisme, critique les « faiblesses » de la Troisième République, se montre sensible aux discours sur le déclin moral du pays. Sans être fasciste, il admire l’ordre mussolinien et ne cache pas son hostilité aux grèves, aux syndicats, aux « rouges ». Il reste proche des milieux catholiques et nationalistes, fréquente les ligues d’extrême droite sans y adhérer formellement.
Mais vieillissant, Pétain s’éloigne progressivement des réalités militaires modernes. En 1939, il a 83 ans. Il est nommé ambassadeur en Espagne franquiste, une mission de prestige qui l’éloigne du pouvoir. Lorsque la guerre éclate, il observe de loin l’effondrement français.
Mai-juin 1940 : le retour du sauveur
Le 10 mai 1940, la Wehrmacht frappe. En six semaines, l’armée française, réputée la plus puissante du monde, s’effondre. Le gouvernement fuit Paris, l’exode massif des populations sème le chaos. Le 16 mai, Paul Reynaud rappelle Pétain d’Espagne et le nomme vice-président du Conseil. Le vieux maréchal incarne le recours, la figure rassurante au milieu du naufrage.

Mais Pétain ne croit plus à la victoire. Dès son retour, il plaide pour l’armistice, refuse l’idée de poursuivre le combat depuis l’Afrique du Nord. Pour lui, continuer la guerre serait sacrifier inutilement ce qui reste de la France. Le 16 juin, Reynaud démissionne. Pétain est nommé président du Conseil. Le lendemain, à 12h30, il s’adresse aux Français à la radio.
Sa voix chevrotante annonce qu’il faut « cesser le combat ». Cette phrase, prononcée avant même la signature de l’armistice, déclenche une vague de capitulations prématurées sur le front. Des unités encore intactes posent les armes, persuadées que tout est fini. À Londres, un général inconnu du grand public, Charles de Gaulle, lance un appel à poursuivre la lutte. La France se déchire.
L’installation à Vichy et la Révolution nationale
L’armistice est signé le 22 juin 1940 dans le même wagon où l’Allemagne avait capitulé en 1918. La France est coupée en deux : zone occupée au nord, zone « libre » au sud. Le gouvernement se replie à Vichy, station thermale de l’Allier.
Le 10 juillet 1940, Pétain convoque l’Assemblée nationale. Dans un climat de panique et de défaite, les députés et sénateurs votent massivement les pleins pouvoirs au maréchal : 569 voix pour, 80 contre. La Troisième République s’effondre. Pétain devient le Chef de l’État français. La devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » est remplacée par « Travail, Famille, Patrie ».
Le régime de Vichy lance alors la « Révolution nationale », un projet autoritaire visant à régénérer moralement la France. Pétain accuse les instituteurs, les francs-maçons, les parlementaires, les Juifs d’avoir affaibli le pays. Il prône le retour à la terre, à la religion catholique, à l’ordre patriarcal. Les femmes doivent retourner au foyer, la jeunesse doit être embrigadée dans des mouvements paramilitaires, les syndicats sont dissous.
Le culte du Maréchal atteint des sommets délirants. Son portrait trône dans les mairies, les écoles, les casernes. Les enfants chantent « Maréchal, nous voilà ! ». On le présente comme le père de la nation, le sauveur, le rempart contre le chaos. Mais derrière cette propagande se cache une réalité plus sombre.
Montoire et la collaboration d’État
Le 24 octobre 1940, Pétain rencontre Adolf Hitler à Montoire. La poignée de main entre les deux hommes, immortalisée par les photographes, scelle officiellement la politique de collaboration. Pétain espère obtenir des concessions : le retour des prisonniers, une place pour la France dans le « nouvel ordre européen », l’allègement de l’Occupation.
Mais Hitler n’a que faire de ces illusions. Il se sert de Vichy comme d’un outil pour piller la France, prélever des contributions financières colossales, réquisitionner la main-d’œuvre. Et Pétain, loin de simplement subir, anticipe les demandes allemandes.
Dès octobre 1940, son gouvernement promulgue un Statut des Juifs qui les exclut de la fonction publique, de l’enseignement, de la presse, de l’armée, de nombreuses professions. Cette législation antisémite, que Pétain durcit personnellement en ajoutant des catégories professionnelles, prépare le terrain à la spoliation. En 1941, un deuxième statut accentue encore l’exclusion.
Vichy crée également un Commissariat général aux Questions juives, dirigé par Xavier Vallat puis Louis Darquier de Pellepoix, deux antisémites fanatiques. Les fichiers sont établis, les biens spoliés, les entreprises « aryanisées ». Lorsque les Allemands exigent des déportations massives en 1942, la police française et la gendarmerie traquent, arrêtent et livrent des milliers de Juifs, dont des enfants. La rafle du Vél d’Hiv, en juillet 1942, est orchestrée par la police française sur ordre de Vichy.
1942-1944 : la descente aux enfers
En novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. En représailles, la Wehrmacht envahit la zone libre. Pétain ne réagit pas. Il reste à Vichy, prisonnier consentant, dépouillé de toute souveraineté réelle. Désormais, il n’est plus qu’une façade, un fantoche que les Allemands maintiennent pour faciliter le contrôle de la France.
En janvier 1943, Pierre Laval, revenu au pouvoir, crée la Milice française, dirigée par Joseph Darnand. Cette organisation paramilitaire, composée de collaborateurs fanatiques, traque les résistants, les réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), et les Juifs cachés. La Milice torture, exécute, terrorise. Pétain cautionne sa création et décore Darnand. La France bascule dans une quasi-guerre civile. Les maquis se multiplient, les attentats contre l’occupant aussi. En réponse, la répression s’intensifie. Vichy est devenu un régime policier au service de l’Allemagne nazie.
Sigmaringen, le procès et la fin
En août 1944, face à l’avancée alliée après le Débarquement de Normandie, les Allemands emmènent de force Pétain à Sigmaringen, dans le sud de l’Allemagne. Là, une poignée de collaborateurs français tentent de maintenir un semblant de gouvernement en exil. Pétain refuse d’y participer. Il sait que tout est fini.

En avril 1945, il rentre volontairement en France pour se justifier devant la justice. Son procès s’ouvre en juillet devant la Haute Cour de Justice. C’est le procès de Vichy, de la collaboration, de la trahison. Pétain reste silencieux pendant l’essentiel des débats, laissant ses avocats plaider qu’il a été un « bouclier » protégeant les Français tandis que de Gaulle était le « glaive » de la résistance. Cet argument ne convainc personne.
Le 15 août 1945, il est reconnu coupable de haute trahison et d’intelligence avec l’ennemi. Condamné à mort, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens, il est gracié par de Gaulle en raison de son grand âge et de ses services passés. Sa peine est commuée en réclusion à perpétuité.
Il finit ses jours enfermé au fort de la Citadelle, sur l’île d’Yeu, au large de la Vendée. Sénile, diminué, oublié, il s’y éteint le 23 juillet 1951 à l’âge de 95 ans. Quelques nostalgiques réclament encore sa réhabilitation. Mais pour l’immense majorité des Français, Pétain restera celui qui a livré la France à l’ennemi.
Philippe Pétain en quelques questions
Philippe Pétain fut un maréchal de France, héros de Verdun pendant la Première Guerre mondiale, et plus tard chef de l’État français à Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale.
Après la défaite française de 1940, Pétain est nommé président du Conseil et obtient les pleins pouvoirs, fondant le régime autoritaire de Vichy.
Son gouvernement a adopté des lois antisémites et coopéré avec l’occupant allemand, participant aux arrestations et déportations, bien que certains historiens débattent de l’étendue de sa responsabilité directe.
Après la Libération, Pétain est jugé en 1945 pour haute trahison. Condamné à mort, sa peine est commuée en détention à perpétuité en raison de son âge et de son passé militaire.
Philippe Pétain est mort le 23 juillet 1951 sur l’île d’Yeu, où il purgeait sa peine de réclusion à perpétuité.
Sources :
https://www.britannica.com/biography/Philippe-Petain
https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/philippe-petain