Les blindés
Matilda II (Mk II A12)
Carte d’identité
- Période de service : 1939–1945
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Royal Arsenal, Woolwich / Vulcan Foundry
- Fabricant : Vulcan Foundry, Ruston & Hornsby, John Fowler & Co., North British Locomotive Company, Harland & Wolff, LMS Railway Company
Fiche technique
- Masse : 26,9 t / Pression au sol : 0,84 kg/cm²
- Longueur : 6,02 m
- Hauteur : 2,52 m
- Largeur : 2,59 m
- Equipage : 4 hommes (chef de char/tireur, chargeur, pilote, radio)
- Blindage : Frontal : 78 mm / Latéral : 70 mm / Tourelle : 75 mm
- Armement : Canon Ordnance QF 2 livres (40 mm) — 93 obus / 1 mitrailleuse Besa de 7,92 mm
- Motorisation : 2 moteurs AEC diesel de 87 ch chacun (174 ch combinés)
- Vitesse max (route) : 24 km/h
- Autonomie : 257 km
- Production : Environ 3 000 (toutes versions confondues)
1. La conception d’un char pour une autre guerre
En 1934, l’état-major britannique formalise une doctrine qui distingue deux types de chars : les chars de croisière, rapides, pour l’exploitation en profondeur, et les chars d’infanterie, lents mais très blindés, pour accompagner le fantassin sur le champ de bataille. Le futur A12 appartient à la seconde catégorie. Sa vitesse n’a pas à dépasser celle d’un homme au pas, en revanche son blindage doit le rendre invulnérable aux canons antichars du moment.
Les travaux débutent au Royal Arsenal de Woolwich en 1936, sur la base du châssis du mediocre A11 Matilda I. La conception retient deux moteurs diesel AEC couplés sur un même arbre, solution qui offre une redondance bienvenue en cas de panne d’un des moteurs, mais qui rend la maintenance deux fois plus longue. Les chenilles et le train de roulement sont intégralement protégés par des jupes latérales blindées, particularité qui distingue immédiatement la Matilda II de ses contemporains. Cette protection offre une résistance accrue aux projectiles antichar rasants mais elle complique considérablement les réparations en campagne.
La Vulcan Foundry reçoit le premier contrat de production en juin 1938, pour 140 exemplaires. Six fabricants différents seront finalement mobilisés pour atteindre les cadences requises. La mise en route est lente : seuls 24 chars sont terminés en 1939. Quand la Wehrmacht envahit la France en mai 1940, le 7e Bataillon du Royal Tank Regiment ne dispose que de 23 Matilda II.
2. Arras, 21 mai 1940 : le char qui stoppe Rommel
La contre-attaque d’Arras, le 21 mai 1940, est l’un des épisodes les plus remarquables de la campagne de France. Alors que la percée allemande par les Ardennes a coupé le Corps expéditionnaire britannique de ses arrières, le général Harold Franklyn lance deux colonnes blindées contre les flancs de la 7e Panzerdivision de Rommel et de la SS-Division Totenkopf. L’avant-garde blindée engage ses Matilda II.
L’effet est immédiat et spectaculaire. Les canons antichar allemands standards de 37 mm – les mêmes qui ont détruit tous les chars français et britanniques rencontrés jusqu’ici – ricochent sur le blindage des Matilda II sans les pénétrer. Les équipages de la Totenkopf refluent. Les colonnes britanniques s’enfoncent de 14 kilomètres dans les lignes allemandes, capturant des centaines de prisonniers et détruisant plusieurs dizaines de véhicules.
C’est Rommel lui-même qui stoppe l’avance. Il improvise une ligne d’artillerie en utilisant ses canons antiaériens Flak 18 de 88 mm en tir tendu contre les blindés : c’est la première utilisation documentée du 88 mm dans un rôle antichar. À ces distances et avec ce calibre, le Matilda II n’est plus invulnérable. La contre-attaque est finalement stoppée, mais le choc psychologique qu’elle a infligé à la Wehrmacht ce jour-là pèsera sur la suite de la campagne. Selon certains historiens, l’audace du mouvement contribue à la décision allemande de stopper les Panzers devant Dunkerque, décision qui permettra l’évacuation de 338 000 soldats alliés.
Tous les Matilda II qui survivent aux combats de France sont abandonnés lors de l’évacuation. Le char prouve son exceptionnelle résistance au feu, mais le Corps expéditionnaire britannique ne peut pas les rembarquer.
3. La Reine du désert
C’est en Afrique du Nord que le Matilda II construit sa légende. Lors de l’opération Compass, entre décembre 1940 et février 1941, les Matilda II du 7e Royal Tank Regiment participent à la déroute de l’armée italienne en Libye. Les chars et canons antichars italiens de l’époque (les tankettes L3/35 et les chars M11/39) sont incapables de pénétrer leur blindage à aucune distance utile. Les équipages italiens voient des Matilda II s’avancer sous leurs tirs sans s’arrêter, absorber leurs obus et continuer d’avancer. La terreur fait souvent le reste.
Pendant cette période, la Matilda II est le char le mieux blindé en service opérationnel au monde. Aucun autre engin allié ou adverse ne peut se targuer d’une protection frontale équivalente. Le surnom de « Queen of the Desert » (la Reine du désert) est décerné spontanément par les équipages et l’infanterie qu’elle accompagne.
4. La fin d’un règne : l’Afrika Korps et le 88 mm
L’arrivée de l’Afrika Korps en février 1941 change progressivement la donne. Rommel dispose du Pak 38 de 50 mm, qui peut pénétrer le blindage latéral du Matilda II à courte distance, et surtout des canons Flak 18 et Flak 36 de 88 mm qu’il n’hésite pas à engager en tir direct antichar. Lors de l’opération Battleaxe en juin 1941, 64 Matilda II sont mis hors de combat, la majorité par les 88 mm allemands postés sur des crêtes et engageant à des distances où les 2 livres britanniques ne peuvent pas riposter efficacement.
La lenteur du Matilda II devient un problème structurel dans la guerre de mouvement que Rommel impose. Un char qui ne dépasse pas 24 km/h sur route et 10 km/h en tout terrain ne peut ni poursuivre un ennemi en retraite ni se désengager rapidement. Il est contraint de combattre dans les conditions que l’ennemi lui impose, pas celles qu’il choisit.
Son armement pose également problème de façon croissante. Le canon de 2 livres tire uniquement des obus perforants, sans capacité explosive contre l’infanterie. Impossible de rééquiper la tourelle avec un canon plus puissant : l’espace interne est trop exigu pour accueillir une pièce plus longue. C’est là l’une des rares limites de conception qu’aucune modification ne pourra surmonter.
Les Britanniques retirent le Matilda II du service en ligne sur le théâtre africain après la chute de Tobrouk en juin 1942, le remplaçant par le Valentine et le Grant américain, puis le Sherman.
5. Le front de l’Est et l’Australie
Environ 918 Matilda II sont livrés à l’URSS dans le cadre du Prêt-Bail, via les convois arctiques de Mourmansk. Les Soviétiques les emploient sur le front de l’Est à partir de 1941, notamment lors de la contre-offensive devant Moscou en décembre 1941. Ils apprécient le blindage, mais se plaignent du canon de 2 livres insuffisant face aux Panzer IV et des problèmes de fiabilité des moteurs AEC par grand froid. La majorité des exemplaires soviétiques sont perdus au combat ou tombés en panne avant la fin de 1942.
En Australie, la Matilda II connaît une carrière très différente et paradoxalement plus longue. Deux cents exemplaires environ sont livrés à l’armée australienne et engagés dans les combats de Nouvelle-Guinée et des îles du Pacifique à partir de 1942. Face aux forces japonaises dont les chars légers Type 97 Ha-Go et les canons antichars sont nettement moins puissants que leurs équivalents allemands, le blindage du Matilda II retrouve son invulnérabilité presque absolue de 1940. Les Australiens l’emploient jusqu’à la capitulation japonaise en août 1945, faisant de la Matilda II l’unique char britannique ayant servi en première ligne du premier au dernier jour de la guerre.
6. Une particularité technique remarquable
Le train de roulement de la Matilda II mérite une mention particulière. Contrairement à la quasi-totalité de ses contemporains qui exposent leurs roues et leurs chenilles, la Matilda II les protège intégralement derrière des jupes latérales blindées. Cette conception, qui évoque les tanks losanges de la Grande Guerre, offre une résistance supplémentaire aux projectiles antichar rasants et aux grenades à main.
La contrepartie est une maintenance considérablement alourdie. Tout accès au train de roulement nécessite le démontage des jupes, opération longue et pénible en conditions de campagne. La double motorisation AEC impose un entretien doublé pour chaque char. Ces facteurs grèvent durablement le taux de disponibilité opérationnelle des unités équipées de Matilda II, un problème que les équipages et les mécaniciens signalent tout au long du service du char.
7. Évaluation
Le Matilda II est un char profondément ancré dans la doctrine de la guerre de position héritée de 1918 et qui se révèle remarquablement efficace dans les premières années d’une guerre qui n’aurait pas dû lui ressembler. Son blindage exceptionnel lui permet d’accomplir des actions décisives là où tous les autres chars de son époque auraient été détruits : la contre-attaque d’Arras, les offensives en Libye contre les Italiens, les combats de Tobrouk.
Ses limites sont le miroir exact de ses qualités. Un char conçu pour la lenteur ne peut pas s’adapter à la guerre de mouvement. Un char dont la tourelle est trop étroite pour un canon plus puissant ne peut pas évoluer avec la menace. La Matilda II a dominé le champ de bataille de 1940 à 1941 dans des conditions précises, contre des adversaires précis. Dès que ces conditions changent, son déclin est inévitable et rapide.
Elle reste néanmoins le seul char britannique à avoir combattu de la campagne de France à la capitulation du Japon, un record de longévité opérationnelle qui témoigne autant de sa robustesse fondamentale que de la diversité des théâtres où l’Empire britannique a combattu.
8. Évolution & variantes
| Version | Armement principal | Production | Caractéristique principale |
|---|---|---|---|
| A12E1 | Canon de 2 livres | 1 prototype | Prototype du char d’infanterie lourd Matilda II |
| Matilda II Mk II / Infantry Tank Mk IIA | Canon de 2 livres | Chiffre précis inconnu | Première version de série importante ; mitrailleuse Besa et blindage épais |
| Matilda II Mk III | Canon de 2 livres | ~1 076 | Adoption de deux moteurs diesel Leyland à la place des moteurs AEC |
| Matilda II Mk IV | Canon de 2 livres | Chiffre précis inconnu | Moteurs améliorés, suppression du projecteur de tourelle et modifications de production |
| Matilda II Mk IV CS | Obusier de 3 pouces | ~158 | Version d’appui rapproché capable de tirer des obus explosifs ou fumigènes |
| Matilda II Mk V | Canon de 2 livres | Chiffre précis inconnu | Boîte de vitesses et systèmes de commande améliorés |
| Matilda II CDL | Mitrailleuse Besa et projecteur de recherche | Conversions | Tourelle spéciale abritant un puissant projecteur destiné aux opérations nocturnes |
| Matilda Frog | Lance-flammes | 25 | Conversion australienne employée contre les positions japonaises dans le Pacifique |
| Matilda Hedgehog | Mortier anti-sous-marin Hedgehog | Conversion | Version australienne destinée à l’appui contre les fortifications et les positions protégées |
| Matilda Baron / Dozer | Armement d’origine ou réduit | Conversions | Versions de déminage ou de terrassement destinées aux unités du génie |
Carte d’identité
- Période de service : 1939–1945
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Royal Arsenal, Woolwich / Vulcan Foundry
- Fabricant : Vulcan Foundry, Ruston & Hornsby, John Fowler & Co., North British Locomotive Company, Harland & Wolff, LMS Railway Company
- Production : Environ 3 000 (toutes versions confondues)
Fiche technique
- Masse : 26,9 t / Pression au sol : 0,84 kg/cm²
- Longueur : 6,02 m
- Hauteur : 2,52 m
- Largeur : 2,59 m
- Equipage : 4 hommes (chef de char/tireur, chargeur, pilote, radio)
- Blindage : Frontal : 78 mm / Latéral : 70 mm / Tourelle : 75 mm
- Armement : Canon Ordnance QF 2 livres (40 mm) — 93 obus / 1 mitrailleuse Besa de 7,92 mm
- Motorisation : 2 moteurs AEC diesel de 87 ch chacun (174 ch combinés)
- Vitesse max (route) : 24 km/h
- Autonomie : 257 km