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Les blindés

Char B1 bis

Char B1 bis

Carte d’identité

  • Période de service : 1937–1940 (France) / réutilisé par l’Allemagne jusqu’en 1944
  • Type : Blindé lourd
  • Concepteur : General Estienne / Arsenal de Rueil
  • Fabricant : Renault, FCM, FAMH, AMX, Schneider

1. Vingt ans de gestation

L’histoire du Char B1 bis commence en 1921, quand le général Estienne, « père des chars » français, lance un appel d’offres pour un char lourd de rupture armé d’un canon de 75 mm en casemate. La conception est ambitieuse : il s’agit de créer un engin capable d’attaquer des positions fortifiées en terrain défoncé par l’artillerie, dans la droite ligne de la doctrine de la Grande Guerre. Le projet mobilise plusieurs industriels : Renault, Schneider, FCM, dont les composantes sont assemblées à l’Arsenal de Rueil.

La gestation est interminable. Les premiers prototypes sortent en 1929 pour des essais qui s’étirent jusqu’en 1934. Chaque modification technique révèle de nouveaux problèmes : le poids augmente de 25 à 28 tonnes, imposant une révision du moteur et de la transmission. La première commande de production en série du B1 de base n’est passée qu’en 1934. Trente-quatre exemplaires sont livrés avant que la décision soit prise de passer à une version améliorée.

Dès 1935, les rapports militaires sur la guerre civile espagnole alertent sur la vulnérabilité croissante des blindés face aux nouvelles générations de canons antichars. Le blindage du B1, limité à 40 mm, est jugé insuffisant. La version B1 bis, avec son blindage porté à 60 mm et son moteur de 307 ch, est commandée en janvier 1936. La production démarre en 1937 à un rythme initial de trois chars par mois, ce qui est ridiculement faible pour un programme qui vise 850 exemplaires.

2. Un char techniquement hors norme

En mai 1940, le Char B1 bis est, sur le papier, l’un des chars les plus puissants du monde. Son blindage de 60 mm à l’avant et 55 mm sur les flancs le rend imperméable aux canons antichar allemands standards : le Pak 36 de 37 mm est totalement impuissant contre lui, et même le Pak 38 de 50 mm peine à le pénétrer à distances normales de combat. Seuls les canons de 88 mm et les pièces d’artillerie lourde peuvent espérer le mettre hors de combat frontalement.

Son double armement est unique : un obusier de 75 mm en casemate frontale pour neutraliser les nids de résistance et l’infanterie, complété par un canon antichar de 47 mm SA 35 en tourelle APX 4 qui peut percer 40 mm de blindage à 400 mètres, suffisant pour détruire n’importe quel Panzer III ou Panzer IV de la campagne de France. Aucun autre char allié ne réunit ces deux capacités en un seul engin.

Mais cette puissance porte en elle une contradiction fondamentale : le canon de 75 mm en casemate est fixe. Pour l’aligner sur une cible, le pilote doit faire pivoter l’ensemble du char en actionnant un dispositif de direction gyroscopique. La visée est assurée par le pilote lui-même, qui cumule ainsi conduite et tir de la pièce principale. L’équipage de quatre hommes gère deux canons, deux mitrailleuses, la conduite et les communications. La surcharge cognitive des équipages en combat est chronique.

3. Stonne : la démonstration de force

La bataille de Stonne, du 15 au 25 mai 1940, est l’épisode le plus emblématique du Char B1 bis. Ce village ardennais, perché sur un plateau dominant la tête de pont de Sedan que Guderian vient de forcer, change de mains dix-sept fois en dix jours. Les B1 bis des 41e et 49e bataillons de chars de combat y livrent des combats acharnés contre les Panzer III et Panzer IV et les canons antichars de la Großdeutschland.

Le 16 mai 1940, le capitaine Pierre Billotte, commandant un B1 bis du 41e BCC, engage seul sa section contre une colonne allemande postée dans un défilé. Son char encaisse au moins une vingtaine d’impacts directs sans être pénétré. Il détruit treize chars allemands et deux canons antichars au cours de ce seul engagement. Les obus de 37 mm rebondissent sur son blindage comme des galets. Billotte ne s’arrête que lorsque ses munitions de 47 mm sont épuisées.

Les combats de Stonne confirment ce que les équipages allemands ont déjà constaté : le Char B1 bis ne peut pas être détruit frontalement par l’armement antichar standard de la Wehrmacht. Les Pak 36 de 37 mm sont totalement inefficaces. Il faut les 88 mm ou des tirs de flanc au Pak 38 de 50 mm à très courte distance pour espérer le pénétrer. Plusieurs B1 bis reviennent de Stonne couverts de traces d’impact, intacts.

4. Les quatre plaies d’un char trop lent

Si le B1 bis est techniquement redoutable, sa défaite en mai-juin 1940 est pourtant inévitable. Elle tient à quatre facteurs structurels qu’aucune qualité balistique ne peut compenser.

L’autonomie d’abord. Avec 400 litres de carburant pour 31 tonnes, le B1 bis consomme énormément et ne dispose que de 150 km d’autonomie à vitesse normale. Dans la guerre de mouvement que la Wehrmacht impose, un char qui doit s’arrêter pour se ravitailler toutes les quelques heures est un char qui perd le contact avec l’ennemi, ou pire, qui tombe en panne sèche en terrain découvert.

La fiabilité mécanique ensuite. La transmission du B1 bis, complexe et fragile, supporte mal les sollicitations prolongées. En campagne, la proportion de chars immobilisés par panne mécanique est souvent supérieure à celle des chars détruits au combat. Les pièces de rechange sont rares, les délais de réparation longs.

La doctrine d’emploi est le troisième facteur. Les B1 bis sont répartis entre quatre Divisions Cuirassées (DCr), elles-mêmes engagées en ordre dispersé et réactif. Au lieu de concentrer leurs chars lourds pour percer ou contre-percer à un point décisif, les états-majors français les distribuent en petites fractions sur un front de plusieurs centaines de kilomètres. La supériorité locale du char ne peut jamais se transformer en avantage stratégique.

La vitesse enfin. Avec 28 km/h sur route et bien moins en tout terrain, le B1 bis ne peut ni exploiter une percée ni combler rapidement un effondrement du front. Pendant que les colonnes de Guderian avancent de 50 à 80 km par jour, un bataillon de B1 bis peine à se repositionner de 20 km entre deux engagements.

5. La production : un échec industriel

Les chiffres de production révèlent un autre aspect de la défaite française. La commande totale passée à l’industrie atteint 1 144 exemplaires à l’armistice. Seuls 369 B1 bis seront livrés. En septembre 1939, à la déclaration de guerre, l’armée française ne dispose que de 129 B1 bis. La cadence de production, de trois chars par mois en 1937, atteint certes 41 exemplaires en mai 1940, mais c’est trop tard.

Cette lenteur est le résultat conjugué d’un programme trop complexe, d’une industrialisation française insuffisante pour les cadences de guerre modernes, et d’une commande lancée trop tardivement. À titre de comparaison, les usines soviétiques produisent en 1940 environ 1 400 chars par mois. La Wehrmacht engage en mai 1940 plus de 2 400 chars, dont la grande majorité sont des Panzer I et Panzer II techniquement inférieurs au B1 bis mais suffisamment nombreux pour absorber les pertes et maintenir la pression.

6. Une seconde vie sous pavillon allemand

Après l’armistice du 22 juin 1940, la Wehrmacht récupère plusieurs centaines de B1 bis en état de marche, abandonnés en panne sèche, par manque de pièces, ou simplement lors de la débâcle. Rebaptisés Panzerkampfwagen B-2 740(f), ils sont employés par les Allemands pour des tâches de sécurité et d’occupation en France et dans les Balkans, pour la formation des équipages, et pour des expérimentations diverses.

Plusieurs sont transformés en véhicules spécialisés : lanceurs de flammes (Flammenwagen auf Panzerkampfwagen B-2), chars de commandement, ou tracteurs de dépannage. Leur blindage, toujours efficace contre les armes légères, en fait des engins utiles pour les opérations antipartisans où les risques de duels de chars sont faibles. Certains combattent encore en Normandie en 1944 dans des unités d’entraînement ou de sécurité, sans rôle de combat majeur.

7. Évaluation

Techniquement supérieur à la quasi-totalité des chars qu’il affronte en mai-juin 1940, le Char B1 bis ne change pas le cours de la bataille. Sa puissance balistique est réelle, sa résistance au feu impressionnante, ses actions locales parfois spectaculaires. Mais la guerre moderne ne se gagne pas char contre char : elle se gagne par la doctrine, la vitesse, la logistique et la quantité.

La France de 1940 dispose d’un char d’exception mais d’une armée d’une autre époque. Le B1 bis illustre tragiquement ce décalage : conçu pour la guerre de 1918, produit en trop petit nombre, engagé sans doctrine cohérente, il est vaincu non par ses adversaires techniques mais par sa propre organisation. C’est moins la défaite du char que celle de l’état-major qui ne sait pas l’employer.

Sommaire

Carte d’identité

  • Période de service : 1937–1940 (France) / réutilisé par l’Allemagne jusqu’en 1944
  • Type : Blindé lourd
  • Concepteur : General Estienne / Arsenal de Rueil
  • Fabricant : Renault, FCM, FAMH, AMX, Schneider

Fiche technique

B1 bis

  • Masse : 31 t
  • Longueur : 6,52 m
  • Hauteur : 2,79 m
  • Largeur : 2,50 m
  • Equipage : 4 hommes (chef de char/tourelle, tireur 75 mm/pilote, chargeur 75 mm, radio/mitrailleur)
  • Blindage : Frontal : 60 mm / Latéral : 55 mm / Arrière : 55 mm
  • Armement : Obusier de 75 mm ABS SA 35 — 74 obus / Canon antichar de 47 mm SA 35 — 72 obus / 2 mitrailleuses Reibel de 7,5 mm
  • Motorisation : Renault 6 cylindres en ligne, essence, 307 ch
  • Vitesse max (route) : 28 km/h
  • Autonomie : 150 km
  • Production : 369 (1937–juin 1940)