Charles de Gaulle
(1890–1970)
Charles de Gaulle est le personnage le plus singulier de la Seconde Guerre mondiale — non pas parce qu’il commande les plus grandes armées ou remporte les batailles les plus décisives, mais parce qu’il fait quelque chose de plus rare et de plus difficile : il refuse.
En juin 1940, alors que la France s’effondre et que son gouvernement légitime capitule, un général de brigade inconnu du grand public monte dans un avion pour Londres et décide, seul, que la France n’a pas dit son dernier mot. Il n’a ni armée, ni mandat, ni légitimité formelle. Il a une conviction absolue, une voix, et un micro de la BBC. Ce sera suffisant.
Ce geste fonde tout : sa légende, son autorité morale, et l’idée même de la France libre. Tout ce que de Gaulle sera ensuite — chef de guerre, homme d’État, fondateur de la Ve République — découle de cette décision prise le 17 juin 1940, dans la solitude la plus totale.
Un officier cultivé et visionnaire
Charles de Gaulle naît le 22 novembre 1890 à Lille, dans une famille catholique, patriote et lettrée. Son père, professeur d’histoire, lui transmet le goût de la culture classique, de la France éternelle et de la grandeur nationale. Très tôt, le jeune Charles se passionne pour les grands récits militaires et développe une vision exigeante du devoir et de l’honneur.
Entré à Saint-Cyr en 1909, il choisit l’infanterie et intègre le prestigieux 33e régiment d’infanterie, commandé par le colonel Pétain — futur maréchal, futur chef de l’État de Vichy, futur adversaire. Lors de la Première Guerre mondiale, il est blessé plusieurs fois, capturé à Douaumont en 1916, et passe plus de deux ans en captivité. Il tente cinq évasions. Ces années nourrissent son intransigeance, son sens de la solitude, et son attachement à la France combattante.
Après la guerre, il reste dans l’armée, enseigne à l’École de guerre, et développe une pensée militaire originale dans ses ouvrages — Le Fil de l’épée, Vers l’armée de métier. Il y défend la professionnalisation de l’armée, l’usage du char et de la motorisation dans une guerre de mouvement. L’état-major français, conservateur, obsédé par la défensive et la ligne Maginot, l’ignore. Les Allemands, eux, liront ses textes avec attention.
L’homme du refus
En 1939, lorsque la guerre éclate, de Gaulle est encore colonel. Il se distingue lors des premières contre-offensives françaises en mai 1940, à la tête d’une division blindée qui tient tête à l’avancée allemande quand tout le reste recule. Il est nommé général de brigade à titre temporaire, puis brièvement sous-secrétaire d’État à la Guerre dans le gouvernement de Paul Reynaud. Mais la situation est déjà irrattrapable : l’armée française s’effondre, et le gouvernement s’apprête à capituler.
Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain, nouveau chef du gouvernement, annonce vouloir demander l’armistice à l’Allemagne. Pour de Gaulle, c’est une trahison. Le 17 juin au soir, il quitte clandestinement la France pour Londres, avec l’aide des Britanniques. Le lendemain, depuis les studios de la BBC, il lance son appel à la résistance et à la poursuite du combat : c’est l’Appel du 18 juin, texte fondateur de la France libre.

Ce jour-là, il n’est connu de presque personne. Il n’a ni légitimité officielle, ni armée, ni allié solide. Vichy le condamne à mort par contumace pour trahison. Mais il croit, contre tous, que la France ne peut pas mourir, qu’un homme seul peut incarner son flambeau, et qu’il faut sauver son honneur avant même de penser à la victoire. C’est le fondement de toute sa légende.
Le chef de la France libre
Installé à Londres, de Gaulle entreprend un travail titanesque : construire un gouvernement en exil, organiser des Forces françaises libres, rallier les colonies, et lutter contre l’oubli. Face à Vichy, il oppose la légitimité du combat. Face aux Alliés, il impose celle de la France.
Avec Churchill, dont la relation oscille entre admiration et exaspération mutuelles, il crée peu à peu un embryon d’État : radios, administration, unités militaires. Il s’impose progressivement auprès des résistants de l’intérieur, qui le reconnaissent comme le seul représentant légitime de la France combattante. En Afrique, au Levant, dans l’Empire colonial, il mène une lutte âpre pour arracher les territoires à l’obédience de Vichy. En 1943, il s’installe à Alger et forme le Comité français de libération nationale, ancêtre du Gouvernement provisoire.
Un homme seul face aux géants
La guerre renforce la stature du général, mais elle le confronte aussi à une immense solitude diplomatique. Roosevelt le méprise ouvertement — il lui préfère le général Giraud, plus docile, plus maniable, moins encombrant. Staline l’ignore. Les Américains refusent longtemps de reconnaître la France libre comme représentante de la France, craignant d’avoir à traiter avec un homme qu’ils ne contrôlent pas. De Gaulle, par sa ténacité et son habileté politique, finit par s’imposer — mais la rancœur envers Washington ne le quittera jamais vraiment.
Il refuse que la France soit traitée comme une nation vaincue ou secondaire, et exige qu’elle figure parmi les vainqueurs, soit présente dans les conférences internationales, et participe à l’occupation de l’Allemagne. Il y parvient, de haute lutte, et contre l’avis initial des Anglo-Américains.
En juin 1944, après le Débarquement de Normandie, il est d’abord tenu à l’écart. Mais face à la montée de la Résistance intérieure et au soutien populaire, il rentre en France en août. Le 26 août 1944, il marche sur les Champs-Élysées, au milieu d’une foule immense. C’est l’une des images les plus puissantes du XXe siècle : un homme qui, quatre ans plus tôt, avait quitté la France seul et clandestin, y revient en incarnant sa continuité et son honneur.

Le restaurateur de l’État républicain
À la Libération, de Gaulle prend la tête du Gouvernement provisoire de la République française. Il rétablit les institutions, nationalise les secteurs clés de l’économie, instaure la Sécurité sociale avec son ministre Ambroise Croizat, et s’efforce de refonder l’unité nationale sans plonger dans la guerre civile — ce qui, dans une France fracturée par quatre ans d’Occupation et de collaboration, n’a rien d’évident.
Mais il se heurte rapidement aux partis politiques, dont il méprise les jeux d’appareil. En janvier 1946, las des querelles parlementaires, il démissionne du pouvoir, refusant de se plier au régime des partis. Il entame une traversée du désert, se met en retrait, écrit ses Mémoires de guerre, construit sa légende. On le croit fini politiquement. Il attend.
Le fondateur de la Ve République
En 1958, la crise algérienne provoque la chute de la IVe République. Les militaires, les pieds-noirs et une partie du peuple réclament son retour. De Gaulle accepte, à condition de refonder les institutions. Il rédige une nouvelle Constitution, donne naissance à la Ve République, dotée d’un exécutif fort qu’il incarne immédiatement, et est élu président en décembre 1958.
Il gouverne jusqu’en 1969 avec une autorité et une vision que ses successeurs n’égaleront pas. Il mène la décolonisation — et notamment le règlement de la guerre d’Algérie, qui lui vaut la haine d’une partie de la droite et plusieurs tentatives d’assassinat. Il développe la force de frappe nucléaire française, retire la France du commandement intégré de l’OTAN, mène une politique étrangère résolument indépendante des blocs, et cultive une relation particulière avec l’Allemagne — le traité de l’Élysée signé avec Adenauer en 1963 posant les bases de la réconciliation franco-allemande.
Mais la société évolue, et de Gaulle ne le voit pas. Mai 68 marque une rupture générationnelle qu’il ne comprend pas vraiment et qui l’isole. En avril 1969, un référendum sur la réforme du Sénat se solde par un échec. Fidèle à sa promesse, il démissionne immédiatement, sans attendre, sans négocier. Il se retire à Colombey-les-Deux-Églises.
Il meurt le 9 novembre 1970, d’une rupture d’anévrisme, à quatre-vingts ans. Il avait demandé des funérailles strictement privées, refusant tout faste national — ultime manière de choisir lui-même la forme de sa sortie. Pompidou, lui rendit hommage en une phrase restée célèbre : « La France est veuve. »
Charles de Gaulle en quelques questions
Bien que peu de Français l’aient entendu en direct, ce discours radiodiffusé depuis Londres est l’acte fondateur de la Résistance. En affirmant que « la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre », De Gaulle refuse la défaite et transforme un armistice militaire en un combat politique mondial.
Elles étaient extrêmement tendues. Roosevelt se méfiait de lui, le considérant comme un dictateur potentiel, et a même tenté de le remplacer par le général Giraud. Churchill, bien que plus admiratif, disait souvent que la « Croix de Lorraine était la plus lourde qu’il ait eu à porter » en raison de l’intransigeance du général.
Grâce à l’action de Jean Moulin, qu’il a envoyé en France pour créer le Conseil National de la Résistance (CNR). Cela lui a permis de parler d’une seule voix face aux Alliés et d’éviter que la France ne soit administrée par les Américains après la Libération.
Non. À son grand regret et malgré ses protestations, Roosevelt et Staline l’ont tenu à l’écart des grandes conférences où le sort de l’Europe a été décidé. C’est cette mise à l’écart qui a renforcé sa détermination à doter plus tard la France de l’arme nucléaire pour assurer son indépendance.
Après avoir dirigé le Gouvernement provisoire, De Gaulle souhaitait une constitution avec un pouvoir exécutif fort. Face au retour des querelles entre les partis politiques et à une constitution (celle de la IVe République) qu’il jugeait impuissante, il a préféré démissionner, entamant une « traversée du désert » qui durera jusqu’en 1958.
Sources :
Mémoires de guerre : l’Appel, Charles de Gaulle
https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/charles-de-gaulle
https://www.britannica.com/biography/Charles-de-Gaulle-president-of-France
https://www.elysee.fr/charles-de-gaulle