Édouard Daladier
(1884-1970)
Il s’appelait le « Taureau du Vaucluse ». Solide, trapu, têtu — l’image d’un homme qui ne plie pas. Et pourtant, il signa les accords de Munich. C’est lui qui, en cédant les Sudètes à Hitler pour acheter la paix, offrit à l’Europe une illusion de huit mois avant que tout s’effondre. Mais contrairement à Chamberlain, il savait exactement ce qu’il faisait. En descendant de l’avion au Bourget, accueilli par une foule en délire qui criait sa reconnaissance, il murmura : « Ah, les cons… s’ils savaient. » C’est peut-être la phrase la plus honnête prononcée par un homme d’État de cette époque. Et aussi la plus tragique.
Un fils de boulanger qui voulait être historien
Édouard Daladier naît le 18 juin 1884 à Carpentras, dans une famille modeste — son père est boulanger. Brillant élève, il décroche l’agrégation d’histoire en 1909 et devient professeur. La politique le rattrape vite : il est élu maire de Carpentras en 1912, à 27 ans, sous l’étiquette radical-socialiste. Mobilisé en 1914, il sert comme officier d’infanterie pendant toute la Grande Guerre et en revient décoré, endurci, et porteur de cette méfiance viscérale envers la guerre que partagent tous les anciens combattants de sa génération.
En 1919, il entre au Parlement comme député du Vaucluse. Il n’en partira qu’en 1958. Presque quarante ans de vie parlementaire, traversant la IIIe République, la défaite, la déportation et la reconstruction — un destin qui épouse, dans toutes ses convulsions, celui de la France du XXe siècle.
Le Taureau du Vaucluse
Au sein du Parti radical, dont il devient l’une des figures dominantes, Daladier construit sa réputation sur un paradoxe : il a la carrure et le verbe d’un homme de caractère, mais une faculté étrange à s’effacer au moment décisif. Ses amis admirent sa rigueur et son intelligence. Ses adversaires, eux, ont vite compris que le taureau, sous pression, pouvait devenir hésitant.
Il passe par presque tous les grands ministères — les Colonies, l’Instruction publique, la Guerre — avant d’accéder à la présidence du Conseil pour la première fois en 1933. Une expérience brève et chaotique. En 1934, après les émeutes du 6 février — cette nuit où des ligues d’extrême droite tentent de prendre d’assaut le Palais Bourbon — il démissionne, sous pression, alors que son gouvernement n’a rien à se reprocher. Ce soir-là, le Taureau recule. Certains ne le lui pardonneront jamais.
Munich : la paix des lâches et la lucidité des désarmés
En avril 1938, il revient à la tête du gouvernement, dans un contexte international qui s’embrase. Hitler a annexé l’Autriche. Il menace désormais les Sudètes, cette région de Tchécoslovaquie peuplée d’Allemands, qu’il entend rattacher au Reich. La guerre semble imminente.
Daladier sait plusieurs choses que le public ignore. Il sait que l’armée française n’est pas prête — ses réformes d’armement ont commencé, mais il faut du temps. Il sait que la Grande-Bretagne de Chamberlain ne s’engagera pas militairement si la France résiste seule. Il sait que l’URSS est trop loin pour être un soutien fiable. Et il sait, au fond de lui, que céder maintenant ne fera que repousser la confrontation — pas l’éviter.
Le 29 septembre 1938, il signe néanmoins les accords de Munich avec Chamberlain, Hitler et Mussolini. La Tchécoslovaquie, dont on règle le sort sans même la convier à la table, est sacrifiée. Daladier rentre à Paris convaincu d’avoir commis une faute historique. La foule qui l’accueille en héros, agitant des drapeaux et scandant son nom, lui fait l’effet d’une gifle. « Ah, les cons… s’ils savaient », soupire-t-il alors. Sa formule restera dans l’histoire comme l’aveu le plus clair de ce qu’était Munich : non pas la paix, mais le prix payé pour ne pas être encore prêt à faire la guerre.

Dans les mois qui suivent, il accélère le réarmement avec une énergie farouche. Les programmes d’armement sont lancés, les cadences de production décuplées, la semaine de 40 heures assouplie dans les usines de défense. En mai 1940, la France dispose de chars souvent supérieurs à ceux de la Wehrmacht. Ce qui manquera, ce n’est pas le matériel — c’est la doctrine pour l’utiliser.
La débâcle et la chute
Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Les huit mois qui suivent — la « drôle de guerre » — sont une période d’attente et d’inaction qui mine le moral et la crédibilité du gouvernement. Daladier est critiqué de toutes parts : trop passif, pas assez offensif, incapable d’impulser une stratégie. Le 21 mars 1940, il est renversé par le Parlement et remplacé par Paul Reynaud.
Deux mois plus tard, la Wehrmacht perce à Sedan. La France s’effondre en six semaines. Daladier, qui avait tenté de rejoindre l’Afrique du Nord pour continuer le combat, est arrêté sur ordre du régime de Vichy, qui cherche des boucs émissaires à sa propre capitulation.
Riom : jugé par les coupables
En février 1942, le gouvernement de Vichy organise le procès de Riom. L’objectif est clair : faire condamner les responsables de la défaite — et désigner comme tels les hommes du Front populaire, Daladier en tête, plutôt que les généraux ou les idéologues de la collaboration. Une justice à l’envers.
Daladier ne se laisse pas faire. Depuis le banc des accusés, il retourne l’accusation avec une précision chirurgicale, démontrant que si la France était mal préparée en 1940, c’est en partie parce que les gouvernements conservateurs des années 1930 avaient systématiquement freiné le réarmement qu’il réclamait. Il met en cause les grands patrons, les militaires, la droite parlementaire. Le procès devient si embarrassant — pour Vichy comme pour les Allemands, qui y voient une tribune offerte à leurs adversaires — qu’il est purement et simplement suspendu en avril 1942, sans verdict. Daladier avait gagné sa cause devant ses juges. Ceux-ci le feront déporter en Allemagne pour s’en débarrasser.
La captivité et le retour
Daladier est transféré en Allemagne, enfermé avec d’autres personnalités au château d’Itter, dans le Tyrol autrichien — une prison dorée pour prisonniers de marque. Il y côtoie notamment le général Weygand et les anciens Premiers ministres Reynaud et Gamelin. Il est libéré en mai 1945 par les soldats américains, dans des circonstances rocambolesques : les gardiens SS du château, comprenant que la guerre est perdue, s’allient aux prisonniers français et à quelques soldats allemands pour repousser une attaque de Waffen-SS fanatiques. Une dernière absurdité de la guerre.
Un homme que l’Histoire n’a pas su où ranger
Rentré en France, Daladier retrouve son siège de député et reprend sa place dans la vie politique de la IVe République. Il reste une figure respectée du Parti radical, soutient Pierre Mendès France, préside aux destinées de sa ville d’Avignon comme maire à partir de 1953. Mais il est désormais un homme du passé — associé, dans la mémoire collective, à la honte de Munich plutôt qu’à la résistance de Riom ou au réarmement tardif mais réel qu’il avait tenté d’accélérer.
En 1958, il s’oppose à la Constitution gaulliste et est battu aux élections. Il quitte définitivement la scène publique, et meurt à Paris le 10 octobre 1970, à 86 ans, dans une discrétion qui dit tout de l’ingratitude de l’histoire envers les hommes qui ont eu le malheur d’être au mauvais endroit au mauvais moment — même quand ils le savaient.
Edouard Daladier en quelques questions
Daladier savait que l’armée française n’était pas prête pour une guerre immédiate et que le Royaume-Uni ne s’engagerait pas sans lui. Bien qu’il ait eu le sentiment de trahir l’alliance avec la Tchécoslovaquie, il a signé pour gagner du temps, espérant renforcer les défenses de la France.
Si Chamberlain était un optimiste convaincu d’avoir sauvé la paix, Daladier était un pessimiste résigné. Il est rentré à Paris avec un sentiment de honte, conscient que Hitler ne s’arrêterait pas là et que la guerre était inévitable à court terme.
À partir de 1938, en tant que président du Conseil et ministre de la Guerre, il a lancé de grands programmes de fabrication d’armement et a assoupli la semaine de 40 heures dans les usines de défense. Grâce à lui, en mai 1940, la France disposait de chars d’une qualité souvent supérieure à ceux des Allemands, même si la stratégie pour les utiliser faisait défaut.
Arrêté par le régime de Vichy après la défaite de 1940, il a été jugé au procès de Riom. Sa défense fut si courageuse et efficace que le procès fut suspendu par les Allemands. Il fut ensuite déporté en Allemagne (au château d’Itter) jusqu’à sa libération par les troupes américaines en 1945.
Après la guerre, il a retrouvé son siège de député et est resté une figure influente du Parti Radical sous la IVe République. Il s’est notamment opposé au retour du général de Gaulle en 1958, restant fidèle à son idéal républicain parlementaire jusqu’au bout.
Sources :
https://www.britannica.com/biography/Edouard-Daladier
https://www.universalis.fr/encyclopedie/edouard-daladier/