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Leni Riefenstahl
Leni Riefenstahl

Leni Riefenstahl

(1902–2003)

Helene Amalie Bertha Riefenstahl naît le 22 août 1902 à Berlin, dans le quartier populaire de Wedding, fille d’un prospère entrepreneur en plomberie et d’une mère qui l’encourage dans toutes ses ambitions. Berlin est alors une ville bouillonnante, capitale des arts et du music-hall. La petite Leni s’y épanouit, suit des cours de peinture, de danse classique et moderne, et révèle très tôt un tempérament qui ne supporte ni l’échec ni la médiocrité. Rien dans cette jeunesse berlinoise dorée et artistique ne laisse présager qu’elle deviendra la propagandiste la plus douée de l’histoire du cinéma.

De la scène à la montagne

À vingt ans, Leni Riefenstahl est une danseuse reconnue. Elle enchaîne les tournées en Allemagne, en Tchécoslovaquie et en Suisse, décroche un engagement comme soliste au prestigieux Deutsches Theater de Berlin sous la direction de Max Reinhardt. Sa carrière s’annonce brillante. Puis, en 1924, un accident au genou lors d’un récital à Prague brise tout net cette trajectoire. Elle est contrainte de renoncer à la scène.

C’est dans un couloir de métro berlinois, selon sa propre version des faits, qu’elle aperçoit l’affiche d’un film de montagne — La Montagne du destin — et en est fascinée. Elle contacte le réalisateur Arnold Fanck, qui tournera avec elle une série de films alpins devenus cultes : La Montagne sacrée (1926), L’Enfer blanc du Piz Palü (1929), Tempête sur le Mont-Blanc (1930). Riefenstahl n’est pas seulement actrice dans ces films : elle skie, escalade, risque sa vie dans des conditions de tournage périlleuses, et s’initie en coulisses à la technique cinématographique — le cadrage, le montage, la lumière. Fanck lui apprend tout. Elle absorbera tout, et le dépassera.

En 1932, elle passe pour la première fois derrière la caméra et co-réalise La Lumière bleue, une fable romantique de montagne dans laquelle elle joue également le rôle principal. Le film est salué à l’international.

La rencontre avec Hitler : une fascination réciproque

En février 1932, Leni Riefenstahl assiste à un rassemblement du parti nazi au Sportpalast de Berlin. Elle décrit dans ses mémoires une sorte de choc face à Hitle. Elle lui écrit une lettre et quelques mois plus tard, une première rencontre est organisée : Hitler lui confie avoir vu tous ses films.

Adolf Hitler et Leni Riefenstahl
Adolf Hitler et Leni Riefenstahl

Mais c’est que cette admiration n’est pas à sens unique. Riefenstahl est une femme ambitieuse dans un milieu du cinéma entièrement dominé par les hommes. Elle a du talent, de l’énergie et une conscience aiguë de l’effet qu’elle produit sur les gens. Hitler, de son côté, cherche quelqu’un capable de mettre en images le mouvement nazi avec un génie esthétique que ses sbires n’ont pas. La rencontre a la logique d’un pacte : elle lui offrira sa caméra, il lui offrira sa puissance. Elle n’adhérera jamais formellement au parti nazi. Mais cette précaution juridique ne changera rien à la réalité de ce qui va suivre.

Le Triomphe de la volonté : quand le cinéma devient une arme

En 1933, Hitler lui commande un premier film documentaire sur le congrès du parti à Nuremberg — Victoire de la foi. L’année suivante, c’est le grand projet : le congrès de Nuremberg de 1934, filmé avec des moyens quasi illimités. Trente caméras, cent vingt techniciens, des plateformes mobiles, des rails de travelling inédits, des caméras embarquées. Riefenstahl orchestre tout avec une maîtrise absolue.

Leni Riefenstahl avec un caméraman de l'Olympiafilm au travail.
Leni Riefenstahl avec un caméraman de l’Olympiafilm au travail.

Le résultat, Le Triomphe de la volonté, sort en 1935 et provoque une onde de choc mondiale. Ce que Riefenstahl a compris, c’est que la propagande la plus efficace est celle qui envoûte. Les images de Nuremberg ne montrent pas des discours, elles créent une liturgie. Hitler descend des nuages comme un dieu. Les foules forment des géométries humaines qui écrasent l’individu. La lumière, les angles en contre-plongée, les mouvements de caméra : tout exalte, tout sacralise.

Le film remporte le Prix du film allemand en 1935, puis le Grand Prix de l’Exposition universelle de Paris en 1937. La communauté internationale, y compris les démocraties, applaudit la prouesse technique. Riefenstahl devient la réalisatrice la plus célèbre d’Europe.

Les Dieux du stade et la consécration mondiale

En 1936, Berlin accueille les Jeux olympiques — une vitrine soigneusement organisée par le régime pour séduire le monde. Riefenstahl est chargée du film officiel. Elle mobilise des moyens révolutionnaires : caméras sous-marines pour filmer les plongeons, rails et travellings pour suivre les athlètes au plus près, ralentis pour transformer le mouvement sportif en sculpture vivante. Le montage donnera naissance à un diptyque — Fête des peuples et Fête de la beauté — d’une puissance esthétique incontestable.

Ce film est celui qui pose avec le plus d’acuité la question centrale de son œuvre. D’un côté, Riefenstahl filme avec une équité apparente : Jesse Owens, l’athlète noir américain qui humilie l’idéologie nazie en remportant quatre médailles d’or, est magnifié par ses images au même titre que les autres champions. De l’autre, l’exaltation des corps athlétiques, la recherche quasi obsessionnelle de la perfection physique, s’inscrivent pleinement dans l’esthétique raciale du régime — l’éloge du corps « sain » contre le corps « dégénéré ». Peut-on séparer le génie de l’idéologie ? Le film remporte la Coupe Mussolini à la Mostra de Venise en 1938. Il est aujourd’hui encore enseigné dans les écoles de cinéma du monde entier.

Mais en 1937, ayant achevé le montage des Dieux du Stade, Riefenstahl va plus ou moins cesser de travailler pour le régime. D’abord à cause de l’hostilité de Goebbels à son égard, mais aussi à cause de sa réprobation des critiques nazies de l’« art dégénéré ».

Tiefland et la tache indélébile

Pendant la guerre, Riefenstahl tourne un long-métrage de fiction, Tiefland, basé sur un opéra romantique. Elle y joue elle-même le rôle principal d’une gitane. Pour les besoins du film, elle recrute une cinquantaine de figurants roms directement dans deux camps d’internement nazis. Elle les fait sortir du camp le temps du tournage, puis les y renvoie. Après la fin du tournage, ils sont déportés à Auschwitz. Certaines estimations affirment que jusqu’à 90 % d’entre eux n’en reviendront pas…

Riefenstahl niera ce fait pendant des décennies avec une constance qui dit tout de son rapport à la vérité. Le film ne sortira en salle qu’en 1954, après des années de batailles judiciaires. Il sera un échec.

La chute, les procès et l’art de la réécriture

En mai 1945, Riefenstahl est arrêtée par les forces américaines dans son chalet du Tyrol. Elle passe par plusieurs camps d’internement, est interrogée longuement. Elle plaide l’ignorance totale des crimes du régime, affirme avoir été contrainte, se présente comme une artiste apolitique manipulée par des politiciens. La stratégie de défense est cousue de fil blanc — et pourtant elle fonctionnera. Entre 1945 et 1952, quatre procédures de dénazification se succèdent. Elle est finalement classée Mitläufer — « compagnon de route » — une catégorie qui n’entraîne aucune sanction pénale.

Ce verdict est une aubaine dont elle usera toute sa vie. Dans ses mémoires publiées en 1987, traduits en neuf langues et grand succès public, elle peaufine soigneusement le personnage de l’artiste innocente, fascinée par la beauté, aveugle au politique.

Les historiens sont unanimes à démolir cette construction. Riefenstahl était présente à Końskie en Pologne en septembre 1939 quand des soldats allemands massacrèrent des civils juifs. Elle a recruté des figurants dans des camps de concentration, elle a vu des détenus juifs en travaux forcés sur ses tournages et a demandé qu’on les écarte du champ de sa caméra — pour ne pas gâcher le plan. Elle savait.

La deuxième vie : Afrique et fonds marins

Mise au ban du cinéma européen, sans contrats, sans argent, Riefenstahl refuse pourtant de disparaître. Dans les années 1960, elle repart de zéro comme photographe et se rend plusieurs fois au Soudan pour photographier les Nouba, un peuple connu pour ses pratiques de lutte rituelle et ses corps scarifiés et peints. Son livre Les Nouba (1973) est un succès international, salué pour la beauté de ses images. Certains critiques relèvent que son regard sur les corps noirs athlétiques et « primitifs » prolonge exactement les obsessions esthétiques de son cinéma nazi. Elle balaiera l’observation avec irritation.

A 71 ans, elle obtient son brevet de plongée sous-marine. Elle passe les années suivantes à filmer la vie sous les mers des récifs coralliens, publiant plusieurs livres de photographies sous-marines acclamés. Dans les années 1990, une série de rétrospectives à Milan, Rome et New York relancent le débat sur son œuvre. Une partie du monde culturel entame sa réhabilitation. Une autre refuse catégoriquement.

Elle meurt le 8 septembre 2003 dans sa maison de Pöcking, en Bavière. Jusqu’au bout, elle n’a jamais reconnu avoir été nazie ni avoir su ce qu’il advenait des Roms de Tiefland. Jusqu’au bout, elle a répété qu’elle n’avait fait que « capturer la beauté ».

L’historien irlandais Liam O’Leary a résumé son cas d’une formule devenue célèbre : « Artistiquement, c’était un génie. Politiquement, une imbécile. »

Leni Riefenstahl en quelques questions

Comment Leni Riefenstahl a-t-elle rencontré Hitler ?

En février 1932, elle assiste à un rassemblement nazi au Sportpalast de Berlin et est frappée par le charisme d’Hitler. Elle lui écrit une lettre pour solliciter une rencontre. Quelques mois plus tard, ils se retrouvent : Hitler lui confie avoir vu tous ses films et l’admirer profondément. Cette rencontre scelle un pacte implicite — son talent contre ses moyens — qui va façonner les œuvres les plus influentes et les plus controversées de l’histoire du cinéma.

Qu’est-ce qui rend Le Triomphe de la volonté si particulier cinématographiquement ?

Riefenstahl y invente ou perfectionne des techniques qui n’existaient pas : travellings sur rails au milieu des foules, prises de vues aériennes, contre-plongées systématiques pour magnifier les personnages, montage rythmique calqué sur la musique. Avant elle, le documentaire politique était illustratif. Après elle, il devient liturgique. Le problème, c’est que cette révolution esthétique est entièrement mise au service de la propagande nazie — ce qui rend le film indissociable de l’idéologie qu’il glorifie.

Riefenstahl était-elle membre du parti nazi ?

Elle n’a jamais adhéré au NSDAP, ce qu’elle a brandi comme preuve de son innocence pendant toute sa vie. Mais cette précaution juridique ne change rien à la réalité : elle a travaillé pour le régime avec enthousiasme, bénéficié de moyens quasi illimités fournis par Hitler en personne, et su — ou refusé de savoir — ce qu’il advenait des Roms qu’elle recrutait dans les camps de concentration pour ses tournages.

Qu’est-il arrivé aux figurants roms de Tiefland ?

Riefenstahl a recruté une cinquantaine de Roms et Sintis directement dans des camps d’internement pour les faire jouer comme figurants. Après le tournage, ils ont été renvoyés en camp puis déportés à Auschwitz. Plus de la moitié d’entre eux y ont péri — certaines estimations vont jusqu’à 90 %. Riefenstahl a nié ce fait pendant des décennies.

Sources :
https://histoire-image.org/etudes/leni-riefenstahl
https://www.herodote.net/Une_cineaste_divine_au_service_du_diable-synthese-2427.php
https://journals.openedition.org/chrhc/26239
https://www.universalis.fr/encyclopedie/leni-riefenstahl/

Sommaire

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