Type 97 Chi-Ha
1. Un char pour une guerre sans chars adverses
En 1935, l’Armée impériale japonaise lance un programme de remplacement du Type 89, son char moyen standard dont la vitesse ne permet plus de suivre l’infanterie motorisée. Deux prototypes sont mis en compétition : le Chi-Ni, léger et économique à 9,8 tonnes, et le Chi-Ha de Mitsubishi, plus lourd à 15 tonnes mais mieux protégé et plus puissant. L’état-major penche initialement pour le Chi-Ni, moins coûteux. C’est le début du conflit sino-japonais, en 1937, qui fait pencher la balance vers le Chi-Ha, les considérations budgétaires cédant devant l’urgence opérationnelle.
Le Type 97 Chi-Ha est officiellement adopté en juin 1937. Sa conception révèle les priorités de la doctrine blindée japonaise de l’époque : un char d’appui d’infanterie, pas un chasseur de chars. Son canon de 57 mm ne tire que des obus brisants ou explosifs, ce qui limite son usage à l’appui de l’infanterie. La doctrine japonaise ne prévoyait pas de combattre d’autres blindés. C’est une décision logique en 1937 : en Chine, l’armée adverse ne dispose pratiquement pas de chars modernes. Elle se révèlera dangereusement myope dès que le Japon affrontera d’autres puissances blindées.
2. Un atout technique souvent méconnu
Le Chi-Ha présente néanmoins deux caractéristiques techniques qui lui confèrent un avantage réel sur ses contemporains en 1938. Son moteur diesel Mitsubishi SA12200VD de 170 ch, refroidi par air, est à la fois puissant pour son époque et moins inflammable qu’un moteur à essence, avantage qui n’est pas sans rappeler le V-2 diesel du T-34 soviétique. Il est aussi plus fiable dans les conditions tropicales et arides où le Japon mène ses guerres.
Sa mobilité est supérieure à celle de nombreux chars contemporains, avec 38 km/h sur route pour seulement 15 tonnes. Sa suspension lui assure un comportement correct en terrain varié. Pour un char de 1938 destiné à appuyer l’infanterie sur les terrains difficiles de Chine et de Mandchourie, c’est un engin équilibré et adapté à sa mission.
3. Khalkhin Gol : le choc soviétique
En mai 1939, le Japon et l’Union soviétique s’affrontent sur les rives de la rivière Khalkhin Gol, à la frontière entre la Mongolie et la Mandchourie. Pour les équipages de Chi-Ha, c’est une révélation brutale. Le canon de 57 mm se révèle insuffisant contre les blindés soviétiques, notamment les BT-5 et BT-7. Le canon de 45 mm des BT soviétiques surpasse le japonais en portée, infligeant de lourdes pertes à l’armée japonaise.
La défaite de Khalkhin Gol, magistralement orchestrée par le général Georgi Joukov, a deux conséquences majeures. Sur le plan stratégique, elle pousse le Japon à se détourner de l’URSS pour s’orienter vers le Pacifique et l’Asie du Sud-Est, décision qui déterminera l’ensemble de la suite du conflit. Sur le plan technique, elle convainc l’armée impériale de la nécessité d’un canon antichar plus puissant, ce qui amorce le développement du Type 1 de 47 mm.
4. La Malaisie et les Philippines : le règne bref d’un char sans adversaire
De décembre 1941 à mai 1942, le Chi-Ha participe aux conquêtes fulgurantes du Japon en Asie du Sud-Est. En Malaisie, les chars de la 3e Brigade blindée appuient la progression vers Singapour sur près de 1 100 km en 54 jours. Les forces britanniques disposent de quelques Bren Carriers et blindés légers, mais pratiquement aucun char capable d’affronter le Chi-Ha. Les résultats sont spectaculaires et créent une illusion de supériorité qui pèsera lourd dans les décisions ultérieures de l’état-major japonais.
Aux Philippines, les Chi-Ha des 4e et 7e régiments de chars affrontent les M3 Stuart américains et philippins. Pour la première fois, le chi-Ha rencontre un adversaire blindé réellement comparable. Le canon de 37 mm du Stuart peut pénétrer le Chi-Ha à courte distance, et le canon de 37 mm du Chi-Ha peut faire de même contre le Stuart. Les combats sont âpres, et les Japonais apprennent que leur char n’est pas invincible. Mais la supériorité numérique et la désorganisation américaine après Pearl Harbor permettent de conclure la campagne victorieusement.
5. Le Shinhoto Chi-Ha : la réponse tardive
La leçon de Khalkhin Gol porte finalement ses fruits. Le premier prototype du Chi-Ha Kai, équipé d’une nouvelle tourelle à trois hommes et du canon antichar Type 1 de 47 mm à haute vélocité, est prêt fin 1941, et sa production commence au début de 1942. La désignation officielle est Type 97-Kai, mais le surnom « Shinhoto Chi-Ha » (« Chi-Ha nouvelle tourelle ») s’impose rapidement.
Le Type 1 de 47 mm est une arme fondamentalement différente du 57 mm court qu’il remplace. Son canon plus long génère une vélocité initiale bien supérieure, donnant au Shinhoto Chi-Ha une pénétration de blindage nettement meilleure que l’ancien 57 mm. Le canon de 47 mm est efficace contre les chars légers et peut percer les flancs et l’arrière du Sherman. Ce n’est pas suffisant pour rivaliser frontalement avec un M4 Sherman, mais c’est une amélioration significative qui arrive malheureusement trop tard et en trop petit nombre.
La nouvelle tourelle triplace offre par ailleurs un avantage ergonomique important : le chef de char dispose enfin d’un équipier dédié au tir, le libérant pour l’observation. C’est le même bénéfice que les Soviétiques ont obtenu avec le T-34/85, mais le Shinhoto Chi-Ha y accède deux ans plus tard, avec un blindage nettement inférieur.
Au total, 2 123 Type 97 et Shinhoto Chi-Ha sont produits entre 1938 et 1943, dont 1 162 Chi-Ha originaux et 930 Shinhoto Chi-Ha.
6. Le Pacifique : un char enterré vivant
À partir de 1943, la situation du Chi-Ha dans les îles du Pacifique devient tragique. Face au M4 Sherman qui équipe progressivement les Marines, le Chi-Ha original ne peut pas espérer survivre à un duel direct. Son blindage de 25 mm frontal est percé à n’importe quelle distance par le canon de 75 mm du Sherman. Même le Shinhoto Chi-Ha, avec son 47 mm, ne peut pas pénétrer le frontal d’un Sherman à des distances normales de combat.
La dernière grande offensive japonaise utilisant des chars a lieu à Saipan, avec près de soixante Chi-Ha et Ha-Go du 9e Régiment de chars. Elle est brisée par un feu combiné de chars, d’artillerie terrestre, de canons navals et d’aviation. Les images des Chi-Ha détruits à Saipan symbolisent le gouffre technique qui s’est creusé entre les blindés japonais et américains.
À Iwo Jima et Luçon, les Chi-Ha restants sont semi-enterrés pour former des postes de défense fixes, leur mobilité étant inutilisable face à la domination aérienne américaine. Un char réduit à un bunker blindé, c’est la conclusion logique d’une conception incapable d’évoluer assez vite face aux réalités du conflit.
7. La doctrine comme explication
Pour comprendre le Chi-Ha, il faut comprendre la doctrine blindée japonaise, ou plutôt son absence. L’Armée impériale japonaise n’a jamais pleinement adopté la conception occidentale du char comme arme de manœuvre autonome. Les unités blindées sont conçues comme des outils d’appui d’infanterie, dispersées entre les unités à pied plutôt que concentrées en formations indépendantes capables d’exploitation en profondeur.
Cette doctrine, adaptée aux guerres en Chine contre un adversaire peu mécanisé, se révèle catastrophiquement inadaptée face aux Américains. Les Japonais n’ont jamais développé l’équivalent des Panzerdivisionen allemandes ou des Corps mécanisés soviétiques. Quand le M4 Sherman arrive dans le Pacifique, il n’y a pas de doctrine pour l’affronter, pas de formation de chars lourds pour le contrer, et pas de temps pour développer l’une ou l’autre.
8. Évaluation
Après 1941, le Chi-Ha est moins efficace que la plupart des chars de conception alliée. Ce verdict est juste, mais incomplet. En 1938, dans le contexte pour lequel il a été conçu (l’appui d’infanterie contre une armée chinoise peu mécanisée) le Chi-Ha est un char compétent, fiable et bien adapté. Son moteur diesel, sa mobilité et son autonomie sont de vrais atouts.
Sa déchéance tient à deux facteurs qui se renforcent mutuellement : un blindage trop léger que le Japon n’a pas les capacités industrielles d’améliorer, et une doctrine d’emploi figée qui interdit de tirer le meilleur parti des chars disponibles. Quand l’industrie de guerre américaine commence à livrer des milliers de Sherman par mois, aucune qualité technique du Chi-Ha ne peut compenser l’écart.
Il reste néanmoins le char le plus produit du Japon, présent sur tous les théâtres de la guerre de l’Empire du Soleil Levant, du désert de Mandchourie aux jungles de Birmanie et aux plages de corail du Pacifique.