L’Opération Barbarossa
LES DOSSIERS
L’Opération Barbarossa
Le 22 juin 1941, à 3 heures du matin, près de quatre millions de soldats de l’Axe franchissent la frontière soviétique sur un front de 2 900 kilomètres. En quelques heures, des milliers d’avions soviétiques sont détruits au sol, des dizaines de divisions encerclées, et les lignes de défense laborieusement construites par l’Armée rouge s’effondrent. Ce que Hitler a baptisé Barbarossa (du nom de l’empereur Frédéric Barberousse, symbole d’une nouvelle croisade à l’Est) est la plus grande offensive militaire de l’histoire. Elle doit anéantir l’Union soviétique en quatre mois, mais elle va faire basculer le destin du Troisième Reich.
1. La décision : détruire l’URSS avant l’hiver
Le pari stratégique d’un Führer au faîte de sa puissance
À l’été 1940, Hitler domine l’Europe. La France est à genoux, les Pays-Bas et la Belgique sont occupés, la Pologne est rayée de la carte. Seule la Grande-Bretagne de Churchill résiste, retranchée derrière la Manche. L’échec de la Luftwaffe lors de la Bataille d’Angleterre a rendu une invasion des îles britanniques impossible dans l’immédiat. C’est dans ce contexte que Hitler prend l’une des décisions les plus lourdes de conséquences de toute la guerre : attaquer l’Union soviétique avant d’avoir réglé le sort de l’Angleterre.
Cette décision obéit à une logique profonde, à la fois idéologique et stratégique. Depuis Mein Kampf, Hitler considère en effet les territoires soviétiques comme un espace vital (le Lebensraum) que le peuple allemand doit arracher aux « sous-hommes » slaves pour assurer sa survie et sa grandeur. Mais en 1940, des calculs plus immédiats s’ajoutent : l’Allemagne dépend de l’URSS pour ses approvisionnements en pétrole, en blé et en matières premières. Le Reich est donc économiquement vulnérable. Et Hitler, qui n’a jamais cru à la pérennité du pacte Molotov-Ribbentrop, est convaincu que Staline profitera de la première occasion pour lui planter un couteau dans le dos.
La Directive n°21
Le 18 décembre 1940, Hitler signe la Directive n°21, premier ordre opérationnel d’une invasion de l’URSS. Le texte est sans ambiguïté : « Les armées allemandes doivent être prêtes, avant même la conclusion de la guerre contre l’Angleterre, à écraser la Russie soviétique à la faveur d’une rapide campagne. » La date fixée est alors le 15 mai 1941, avant que les pluies ne transforment les plaines russes en un océan de boue.
Mais le délai sera manqué, à cause de l’allié Italien. En effet, en avril 1941, l’Allemagne doit intervenir militairement en Yougoslavie et en Grèce pour sauver une Italie en difficulté. Ces opérations secondaires retardent le déclenchement de Barbarossa de cinq semaines. Cinq semaines qui, à l’automne, se révéleront d’un prix inestimable.
Une guerre d’extermination dès le départ
Ce qui distingue Barbarossa de toutes les campagnes précédentes, c’est sa nature déclarée. Le 31 mars 1941, Hitler réunit ses généraux pour leur exposer la vision qui sous-tend l’opération : il ne s’agit pas d’une guerre conventionnelle, mais d’une guerre d’anéantissement (Vernichtungskrieg). Les soldats soviétiques ne sont pas des adversaires : ce sont des ennemis à éliminer. Les commissaires politiques capturés ne seront pas faits prisonniers ; ils seront fusillés sur-le-champ. Cet ordre, connu sous le nom de Kommissarbefehl, place d’emblée l’opération hors du cadre des Conventions de Genève.
Dans la foulée, des unités spéciales (les Einsatzgruppen) sont constituées et formées pour suivre l’armée. Leur mission ne laisse place à aucune ambiguïté : identifier et éliminer les Juifs, les cadres communistes, et toute personne susceptible d’organiser une résistance. La guerre militaire et la guerre d’extermination seront menées simultanément, dès le premier jour.
Sommaire
2. Le rapport de forces au 22 juin 1941
La machine de guerre de l’Axe
L’Axe engage sur le front soviétique une force jamais vue. Environ 3,3 millions de soldats allemands, auxquels s’ajoutent près de 900 000 alliés roumains, hongrois, italiens, slovaques et finlandais, sont alignés sur la frontière. Le matériel est à l’avenant : près de 5 000 chars, 4 000 avions, 45 000 canons et mortiers, 600 000 véhicules motorisés. Et, étonnamment, 600 000 chevaux. La légendaire Blitzkrieg repose en fait encore, pour son infanterie, sur des moyens très anciens.
Ces troupes sont organisées en trois Groupes d’armées aux objectifs distincts. Au Nord, le Groupe d’armées von Leeb doit traverser les pays baltes et s’emparer de Leningrad. Au Centre, le plus puissant des trois, le Groupe d’armées von Bock (dont les redoutables Panzergruppen de Guderian et Hoth) doit briser les forces soviétiques en Biélorussie et foncer vers Moscou. Au Sud, le Groupe d’armées von Rundstedt (renforcées par des contingents roumains et hongrois) doit s’emparer de l’Ukraine, de ses richesses agricoles et industrielles, avant de pousser vers le Caucase et le pétrole de Bakou.
Ces hommes sont aguerris. Ils ont vaincu la Pologne, la France, la Yougoslavie et la Grèce. Ils ont foi en leurs généraux, en leur doctrine, en leurs chars. Et ils ont foi en Hitler.
L’Armée rouge : puissante sur le papier, décapitée dans les faits
En face, l’Armée rouge aligne, sur ses districts occidentaux, environ 3,3 millions d’hommes répartis en plus de 170 divisions, appuyés par plus de 50 000 pièces d’artillerie, plus de 10 000 avions (mais seulement 1 500 chasseurs de dernière génération) et plus de 11 000 chars, dont certains modèles, comme le T-34 et le KV-1, sont techniquement supérieurs aux Panzer allemands. Sur le papier, l’URSS est en position de supériorité, au moins en chars et en avions.
Mais les chiffres cachent une réalité catastrophique. Entre 1936 et 1938, les Grandes Purges staliniennes ont décapité le commandement militaire soviétique avec une brutalité sans précédent : 154 des 186 généraux de division ont été fusillés ou emprisonnés, 13 des 15 commandants d’armée également. Les officiers qui ont survécu doivent leur poste à leur loyauté politique et non pas à leur compétence militaire.
À cela s’ajoute une désorganisation matérielle profonde : en mars 1941, seulement 30 % des unités blindées disposaient des pièces de rechange nécessaires à leur fonctionnement. Les réseaux de communication sont insuffisants. Et les troupes sont déployées à l’avant, sur la frontière, exactement là où les Panzers vont frapper.
La stupéfiante cécité de Staline
Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est l’obstination de Staline à nier l’évidence. À partir du printemps 1941, les renseignements s’accumulent : rapports de ses espions, avertissements de Churchill, signaux interceptés, photos aériennes, témoignages de transfuges. La concentration de 150 divisions allemandes à la frontière soviétique n’est pas un secret. Richard Sorge, agent soviétique infiltré à l’ambassade d’Allemagne à Tokyo, transmet même la date exacte de l’attaque. Mais Staline refuse d’y croire.
Parmi ces avertissements ignorés, il en est un qui résume parfaitement l’état d’esprit de Staline au seuil de la catastrophe. Le 17 juin 1941, soit cinq jours avant l’invasion, le chef du renseignement extérieur du NKGB, Pavel Fitine, transmet à son supérieur Merkoulov un câble chiffré arrivé la veille de la résidence soviétique à Berlin. La source est l’agent « Starchina » : Harro Schulze-Boysen, officier à l’état-major de la Luftwaffe, dont les informations ont jusqu’ici toujours été fiables. Son message est sans ambiguïté : tous les préparatifs militaires allemands sont achevés. L’attaque peut survenir à tout moment.
Merkoulov transmet le rapport à Staline. Staline le lit et griffonne au travers, à l’encre verte, sa réponse destinée à Merkoulov :
« Vous pouvez dire à votre « source » de l’état-major de l’aviation allemande d’aller b… sa mère. Ce n’est pas une « source », c’est un désinformateur. » Le document existe. Il a été déclassifié. Schulze-Boysen disait la vérité. Il sera arrêté par la Gestapo en 1942 et pendu à Berlin. Cinq jours après l’annotation de Staline, les premiers obus tombaient déjà sur les positions soviétiques.

Le télégramme envoyé à Staline l’informant de l’invasion allemande à venir. Et la réponse de Staline, griffonnée en vert.
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3. Le déluge : les premières semaines de l’invasion
L’effet de surprise : une catastrophe en quelques heures
À 3h15 du matin le 22 juin 1941, un barrage d’artillerie d’une puissance inouïe s’abat sur les positions soviétiques tout au long de la frontière. Simultanément, la Luftwaffe de Göring, avec environ 3 000 appareils, lance des raids massifs sur les aérodromes soviétiques. En quelques heures, l’aviation soviétique est en grande partie détruite : plus de 1 200 avions sont perdus dans la seule première journée, selon les estimations allemandes. La supériorité aérienne est immédiatement acquise et elle ne sera plus contestée pendant de longs mois.
Au sol, la progression des Panzers dépasse toutes les prévisions. Des unités blindées avancent de 50 à 70 kilomètres par jour, laissant des dizaines de milliers de soldats soviétiques encerclés, coupés de leurs approvisionnements et de leurs ordres. La Blitzkrieg à l’Est reproduit ce qu’elle avait accompli en France, mais sur une échelle démultipliée, et contre un adversaire qui ne capitule pas facilement.
À Moscou, Staline est réveillé à 4 heures du matin par un coup de téléphone du général Joukov : « C’est la guerre. » Selon les témoignages de son entourage, il reste plusieurs jours prostré, incapable d’assumer le commandement. C’est un pays dont le chef est temporairement paralysé qui doit absorber le choc le plus brutal de son histoire.
Les chaudrons de Bialystok et Minsk
En moins de trois semaines, le Groupe d’armées Centre réalise l’une des opérations d’encerclement les plus spectaculaires de l’histoire militaire. Les Panzers de Guderian et Hoth effectuent une double tenaille autour de deux énormes poches : Bialystok et Minsk. La prise se referme le 28 juin. Minsk tombe peu après.
Le bilan est stupéfiant : environ 300 000 prisonniers soviétiques, 2 500 chars et 1 400 canons capturés ou détruits. Le front ouest de l’Armée rouge est anéanti. La route de Moscou est ouverte. À Berlin, Hitler annonce que l’ennemi est « battu et ne se relèvera plus ». Son chef d’état-major, Halder, note dans son journal que la campagne sera « gagnée en quatorze jours ».
Mais cette certitude est une illusion. Et les Allemands vont commencer à le comprendre à Smolensk.
Smolensk : le premier avertissement
En effet, en juillet, le Groupe d’armées Centre fonce vers Smolensk, verrou sur la route de Moscou. Les Soviétiques défendent la ville avec une résistance qui surprend les Allemands. Malgré de lourdes pertes, ils lancent contre-attaque sur contre-attaque. Mal coordonnées, ces actions coûtent un prix exorbitant à l’Armée rouge, mais elles fixent les Panzers. Pour la première fois, l’avance allemande se mesure en kilomètres par semaine, et non par jour.
La bataille de Smolensk dure deux mois, de juillet à septembre 1941. Elle est une victoire allemande sur le plan tactique : la ville tombe et 500 000 soldats soviétiques sont capturés. Mais elle est aussi le premier signe que l’URSS ne s’effondrera pas comme prévu. L’Armée rouge a une capacité à régénérer ses forces qui stupéfie l’état-major allemand : des unités anéanties sont reconstituées en quelques semaines. La profondeur stratégique du territoire soviétique n’est pas une faiblesse, c’est au contraire une arme. Et la population de l’URSS est nettement plus importante que celle de l’Allemagne : Staline dispose donc d’un vivier d’hommes qu’il n’hésite pas à envoyer à la mort.
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Des chars allemands dans les rues de Minsk, le 9 juillet 1941
4. La querelle des généraux et la décision fatale de Kiev
Le grand débat stratégique de l’été 1941
Fin juillet 1941, une querelle fondamentale éclate au sein du commandement allemand. Le général Guderian, commandant du 2e Groupe de Panzers, plaide ardemment pour foncer directement sur Moscou, pendant que la Wehrmacht conserve son élan et que l’Armée rouge est encore désorganisée. L’état-major de l’armée partage cette analyse : Moscou est le cœur politique, industriel et ferroviaire de l’URSS. Sa chute peut mettre fin à la guerre.
Hitler, lui, voit les choses autrement. Dans son esprit, les objectifs économiques (le pétrole, le blé, le charbon) priment sur les objectifs symboliques. Il ordonne ainsi l’arrêt de l’offensive du Groupe d’armées Centre et la déviation d’une grande partie de ses forces blindées vers le nord (Leningrad) et surtout vers le sud (Kiev et l’Ukraine). Pour Guderian, cette décision est une faute stratégique majeure.
Kiev : la plus grande bataille d’encerclement de l’histoire
Ce détour vers Kiev va offrir aux allemands une victoire militaire d’une ampleur sans précédent dans l’Histoire. Le 2e Groupe de Panzers de Guderian descend vers le sud pendant que le 1er Groupe de von Kleist remonte vers le nord depuis l’Ukraine. Le 16 septembre 1941, les deux pointes se rejoignent à Lokhvytsia, à 200 kilomètres à l’est de Kiev. La poche se referme sur quatre armées soviétiques.
Kiev tombe le 19 septembre. Les combats dans la poche s’achèvent le 26 septembre. L’encerclement de Kiev est le plus grand de l’histoire militaire : environ 650 000 soldats soviétiques sont capturés, des dizaines de milliers tués. Le général Kirponos, commandant du Front Sud-Ouest, meurt en tentant de s’échapper. Hitler appelle cela « la plus grande bataille de l’histoire du monde ».
Mais Guderian a mis le doigt sur la véritable conséquence de cette victoire : le détour vers Kiev a coûté six à huit semaines d’initiative stratégique. Il est désormais fin septembre. L’hiver russe approche. Et Moscou est toujours debout.
Biographie

»Carte : l’Opération Barbarossa
Le grand Reich et ses conquêtes
Alliés de l’Allemagne
Avancée de l’Axe en juillet 1941
Avancée de l’Axe en août 1941
Avancée de l’Axe en octobre 1941
Avancée de l’Axe en décembre 1941
Poches d’encerclement de soldats soviétiques
URSS
Avancée maximale de l’Axe en URSS
5. L’opération Typhon : la course contre l’hiver
L’ultime coup de dés vers Moscou
Le 2 octobre 1941, Hitler lance l’opération Typhon : c’est l’assaut final sur Moscou. Le Groupe d’armées Centre, renforcé, déploie plus d’un million d’hommes, 1 700 chars et 14 000 canons. C’est la concentration de puissance la plus forte jamais assemblée sur un seul axe de progression.
Les premiers résultats sont, à nouveau, dévastateurs. Autour de Viazma et Briansk, deux nouvelles poches géantes se forment en quelques jours. Les estimations allemandes font état de 873 000 soldats soviétiques encerclés. Moscou semble à portée. Dans la capitale, la panique s’installe : le gouvernement et le corps diplomatique sont évacués vers Kouïbychev, à l’est. Des usines et des bâtiments officiels sont minés. Des habitants tentent de fuir en masse. Pendant ces quelques jours, l’URSS semble au bord de l’effondrement.
Staline reste, et Joukov arrive
Mais Staline prend deux décisions qui changent le cours de la guerre. La première : il reste au Kremlin. Ce geste simple, dans une capitale au bord de la capitulation, a une valeur symbolique colossale. La seconde : il rappelle d’urgence le général Gueorgui Joukov, qui commandait alors le front de Leningrad, pour lui confier la défense de Moscou.
Joukov impose immédiatement l’état de siège et organise la résistance avec une rigueur impitoyable. 250 000 femmes et adolescents moscovites creusent à la main, sans aide mécanique, 8 000 kilomètres de tranchées et des fossés antichars autour de la ville. Des divisions entières sont reconstituées à la hâte. Cette fois-ci, Staline écoute ses espions qui lui affirment que le Japon n’attaquera pas l’URSS. Ainsi, depuis l’Extrême-Orient, l’armée rouge transfère vers l’ouest des dizaines de divisions sibériennes. Ce sont des troupes aguerries au froid, bien équipées, et surtout fraîches. Elles seront décisives dans les temps à venir.
La boue, le gel, et l’impossible logistique
Mais l’ennemi le plus redoutable de la Wehrmacht en cet automne 1941, c’est le calendrier. Fin octobre, la Rasputitsa – la saison des pluies – transforme les routes russes en mares de boue dans lesquelles les véhicules s’enlisent jusqu’aux essieux. L’avance s’arrête presque totalement pendant plusieurs semaines. Quand le gel arrive en novembre et durcit le sol, permettant la reprise de l’offensive, les températures chutent rapidement à -20°C, puis à -30°C.
Seulement les soldats allemands ne sont pas équipés pour cela… Barbarossa devait être finie avant l’hiver. Personne n’avait prévu de distribuer des manteaux et des bottes aux soldats. Les graisses des armes gèlent. Les moteurs refusent de démarrer. Les hommes meurent de froid dans leurs tranchées. L’artillerie lourde ne peut plus être déplacée. Le 5 décembre 1941, les avant-gardes allemandes sont à 30 kilomètres de Moscou, certaines unités peuvent même voir les reflets des clochers du Kremlin. Mais l’offensive s’arrête net.

Des femmes creusent à la main des tranchées pour défendre Moscou
6. La contre-offensive soviétique : la première défaite du Reich
Le 5 décembre : le basculement
Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1941, Joukov déclenche une contre-offensive massive sur un front de plus de 1 000 kilomètres. Cent divisions soviétiques, dont les redoutables formations sibériennes, s’élancent contre des soldats allemands épuisés, gelés, et surtout préparés à attaquer et non pas à se défendre. Le choc est brutal. Les unités de la Wehrmacht, incapables de creuser le sol gelé pour se fortifier, reculent dans la panique dans certains secteurs.
En dix jours, les deux pinces blindées que l’Allemagne avait avancées vers Moscou sont repoussées de 100 à 250 kilomètres. Pour la première fois depuis septembre 1939, la Wehrmacht subit une défaite terrestre majeure. Le chef d’état-major Halder décrit, dans son journal de guerre, la situation comme « la plus grande crise des deux guerres mondiales ».
Hitler réagit en limogeant une grande partie de son haut commandement, dont Guderian lui-même. Il interdit tout recul, ordonne aux unités de tenir leurs positions jusqu’à la mort, ce qui, dans les semaines suivantes, sauvera probablement la Wehrmacht d’une débâcle totale en empêchant que la retraite ne se transforme en effondrement.
Mais l’initiative stratégique est perdue. L’opération Barbarossa est un échec.

Des troupes fraîches à Moscou, début décembre 1941
7. Bilan : les raisons d’un échec colossal
Pourquoi Barbarossa a échoué ?
L’échec de Barbarossa n’est pas imputable à un seul facteur. C’est la conjonction de plusieurs erreurs fondamentales qui ont transformé une offensive victorieuse sur le plan tactique en un désastre stratégique.
La première est la sous-estimation de l’adversaire. Hitler avait dit à ses généraux que l’Union soviétique était « un colosse aux pieds d’argile » qui s’effondrerait à la première poussée. L’Armée rouge a certes subi des pertes catastrophiques : près de cinq millions de tués, blessés ou prisonniers au cours des six premiers mois, mais elle ne s’est pas effondrée. Sa capacité à se régénérer a constamment dépassé toutes les estimations allemandes. D’ailleurs, le 4 juin 1942, lors d’une conversation captée à son insu chez le maréchal finlandais Mannerheim, Hitler l’admet lui-même : « Si quelqu’un m’avait dit qu’un État possédait 35 000 chars, j’aurais répondu : vous voyez des fantômes. Je n’aurais pas cru cela possible. »
La deuxième est la dispersion des objectifs. Tout au long de la campagne, Hitler a hésité entre trois directions : Leningrad, Moscou et Kiev, sans jamais parvenir à choisir un axe principal et y concentrer toutes ses forces. Le détour vers Kiev a privé le Groupe d’armées Centre des semaines cruciales qui auraient peut-être permis de prendre Moscou avant les premières neiges.
La troisième est l’improvisation logistique. Le réseau routier soviétique était inadapté aux exigences d’une armée motorisée de plusieurs millions d’hommes. Les voies ferrées utilisaient un écartement différent des normes allemandes, nécessitant une transformation fastidieuse, ralentissant ainsi la logistique. Dès août, certaines unités avancées manquaient de carburant et de munitions. Une guerre que l’on planifie pour quatre mois ne s’improvise pas sur le plan logistique.
Enfin, il y a l’hiver. Napoléon aurait pu le dire. Mais Hitler était convaincu que cela n’arriverait pas et que tout serait réglé avant septembre.
Un bilan humain d’une ampleur inouïe
La phase Barbarossa (juin-décembre 1941) est déjà, à elle seule, l’une des plus meurtrières de l’histoire militaire. Du côté soviétique, les pertes s’élèvent à environ trois millions de soldats tués ou blessés, auxquels il faut ajouter plus de 3 millions de prisonniers. A ce propos, sur les 5,7 millions de soldats soviétiques capturés pendant toute la durée de la guerre, plus de 3 millions mourront en captivité, victimes de la famine, du froid, des maladies et des exécutions sommaires. C’est un crime de masse d’une ampleur comparable à la Shoah, mais pourtant moins documenté et moins commémoré.
Du côté de l’Allemagne et de ses alliés, les pertes de la seule année 1941 sur le front de l’Est dépassent déjà un million d’hommes. Mais c’est sur le temps long que la mesure de Barbarossa s’impose vraiment : à la fin mars 1945, la totalité des pertes de la Wehrmacht sur le front russe s’élèvera à 6,2 millions d’hommes, soit 80 % de toutes les pertes allemandes de la Seconde Guerre mondiale, sur tous les fronts réunis.
Côté matériel, l’hécatombe et le déséquilibre se lit aussi dans les chiffres. L’URSS aura perdu plus de 10 000 avions et 20 000 blindés, versus 2 500 avions et 3 000 blindés pour l’Axe.
La naissance d’un monde nouveau
Barbarossa marque aussi le début d’une transformation du conflit. En attaquant Pearl Harbor le 7 décembre 1941 (soit deux jours après la contre-offensive de Joukov) le Japon entraîne les États-Unis dans la guerre, et Hitler, par solidarité avec son allié japonais, leur déclare la guerre à son tour le 11 décembre. En moins d’une semaine, le conflit qui était encore essentiellement européen devient véritablement mondial. Pire pour les nazis, les Etats-Unis entrent en scène et font de l’Allemagne leur cible à abattre en priorité.
L’Allemagne se retrouve ainsi face à l’exacte situation qu’elle avait cherché à éviter depuis 1939 : une guerre sur deux fronts, contre deux puissances industrielles aux ressources incomparablement supérieures aux siennes. Le verdict de Barbarossa ne sera officiellement prononcé qu’en mai 1945. Mais il est scellé dès l’hiver 1941, dans la neige et la boue des plaines qui s’étendent devant Moscou.
Dossier
L’Opération Barbarossa en quelques questions
Que signifie le nom « Barbarossa » ?
Barbarossa est le surnom de Frédéric Barberousse, empereur germanique du XIIe siècle. Hitler l’a choisi pour donner à l’invasion une dimension de croisade à l’Est, en inscrivant l’opération dans une longue tradition de conquête germanique vers les territoires slaves.
Pourquoi Hitler a-t-il attaqué l’URSS alors qu’il n’avait pas encore vaincu l’Angleterre ?
Hitler estimait que l’Angleterre ne résistait que parce qu’elle espérait un renversement de situation à l’Est. En écrasant rapidement l’URSS, il pensait priver Churchill de tout espoir et régler ainsi les deux problèmes en une seule campagne. S’y ajoutait l’obsession idéologique du Lebensraum et la crainte que Staline ne profite de la guerre à l’Ouest pour frapper dans le dos du Reich.
Pourquoi Staline a-t-il refusé de croire aux avertissements d’une invasion imminente ?
Les raisons sont encore débattues. Staline craignait d’être manipulé par les Britanniques, qui auraient intérêt à provoquer un conflit germano-soviétique. Il était aussi convaincu que Hitler n’attaquerait pas avant d’avoir réglé la question anglaise, et que la guerre sur deux fronts serait une folie.
Quelle a été la plus grande erreur stratégique de la campagne ?
La décision de détourner le Groupe d’armées Centre vers Kiev à l’été 1941 est généralement citée comme la faute majeure. Elle a certes produit la plus grande bataille d’encerclement de l’histoire, avec 650 000 prisonniers soviétiques, mais elle a coûté six à huit semaines d’offensive sur Moscou, des semaines que l’hiver russe ne permettra pas de rattraper.
Pourquoi la Wehrmacht n’était-elle pas équipée pour l’hiver ?
Barbarossa était planifiée comme une campagne de quatre mois, devant s’achever avant les premières neiges. Prévoir des équipements hivernaux aurait signifié admettre que la victoire rapide n’était pas certaine. Ce pari coûtera des dizaines de milliers de soldats allemands, morts de froid avant même d’avoir combattu.
Barbarossa est-elle la plus grande opération militaire de l’histoire ?
Par le nombre d’hommes engagés dès le premier jour (près de quatre millions de soldats de l’Axe sur un front de 2 900 kilomètres), oui, Barbarossa est généralement considérée comme la plus grande offensive terrestre jamais lancée. Elle inaugure un théâtre d’opérations qui absorbera, jusqu’en 1945, 80 % des pertes totales de la Wehrmacht.



















































