Les blindés
KV-1 (Kliment Vorochilov)
Carte d’identité
- Période de service : 1939–1945
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Jozef Kotin / bureau TsKB-2
- Fabricant : Usine Kirov (Leningrad puis Tcheliabinsk), ChTZ
Fiche technique
KV-1 mod. 1941
- Masse : 45 t
- Longueur : 6,75 m (hors canon)
- Hauteur : 2,71 m
- Largeur : 3,32 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Caisse : 75 mm / Latéral : 75 mm / Arrière : 70 mm
- Armement : Canon ZiS-5 de 76,2 mm / 3 à 4 mitrailleuses DT de 7,62 mm
- Motorisation : Diesel V-2K, V12, 600 ch
- Vitesse max (route) : 35 km/h
- Autonomie : 250 km
- Production : Environ 3200 (toutes versions confondues)
1. Né des leçons de l’Espagne et de la Finlande
L’idée du KV-1 naît de deux conflits successifs qui secouent la doctrine blindée soviétique. En Espagne d’abord, entre 1936 et 1939, les chars légers T-26 engagés aux côtés des républicains se révèlent catastrophiquement vulnérables aux canons antichars nationalistes. La guerre d’Espagne impose une conclusion que les Soviétiques partagent avec les Français et les Britanniques : le char du futur devra être blindé assez épais pour résister aux coups et avancer quoi qu’il arrive.
La guerre d’Hiver contre la Finlande, de novembre 1939 à mars 1940, confirme et précise cette leçon. L’Armée rouge, pourtant infiniment plus puissante sur le papier, se heurte pendant des semaines à la ligne Mannerheim. Les chars légers sont décimés par les antichars finlandais, les mines et les grenades lancées à la main par une infanterie en défense. Il faut des engins capables de défoncer des fortifications bétonnées, d’essuyer des tirs directs et de continuer d’avancer.
C’est dans ce contexte que le bureau d’études TsKB-2 de l’usine Kirov à Leningrad, dirigé par l’ingénieur Jozef Kotin, développe en parallèle deux projets de chars lourds multitourelles : le T-100 et le SMK. Kotin, sceptique sur l’efficacité des configurations multitourelles, convainc le Comité de défense d’autoriser en parallèle le développement d’un troisième engin monotourelle, plus simple et mieux blindé, reprenant la caisse du SMK. Il est baptisé KV, initiales du maréchal Kliment Vorochilov, Commissaire du Peuple à la Défense.
2. Le baptême du feu dans la neige finlandaise
En décembre 1939, alors que la guerre d’Hiver fait rage, un prototype du KV et un exemplaire du SMK sont intégrés en urgence au 91e bataillon blindé de la 20e brigade de chars lourds. Les essais opérationnels se déroulent directement sur le front, contre les fortifications de la ligne Mannerheim près de Suma. Le résultat est sans appel : le KV résiste à pratiquement toutes les armes antichar finlandaises et avance là où les T-26 brûlent. Le 19 décembre 1939, le char est officiellement adopté par l’Armée rouge.
Sa mise en production démarre immédiatement, avant même que les problèmes mécaniques révélés lors des essais ne soient résolus. Un plan initial de 50 exemplaires est revu à la hausse ; 141 KV-1 sont finalement produits au premier semestre 1940, tandis que les ingénieurs corrigent au fil de l’eau les défauts de la transmission et du train de roulement. C’est la méthode soviétique, qui sera appliquée de la même façon au T-34 : produire d’abord, améliorer ensuite.
3. Les versions principales
Le KV-1 évolue en trois variantes majeures sur ses deux années de production, chacune répondant à une lacune identifiée sur le terrain.
Mod. 1940 (canon F-32). Le premier modèle de grande série. Par rapport au prototype, le canon L-11 est remplacé par le F-32 de même calibre mais à vélocité initiale supérieure, et le moteur V-2 cède la place au V-2K de 600 ch. Le blindage frontal atteint 75 mm, les flancs 75 mm également. C’est un char redoutable pour son époque, mais dont la transmission souffre de fragilités chroniques.
Mod. 1941 (canon ZiS-5). La version de référence de cette fiche. Le ZiS-5 de 76,2 mm, plus long que le F-32, améliore les performances antichar. La tourelle est redessinée et entièrement soudée, avec un blindage frontal porté à 90 mm sur le bouclier de canon. Une mitrailleuse de caisse fait son apparition. Ce modèle est celui que les équipages allemands rencontrent massivement lors des premières semaines de Barbarossa.
KV-1E (Ekranirovaniy — blindage additionnel). Non pas une version de série à proprement parler, mais une modification de campagne effectuée en urgence à partir de juin 1941 : des plaques de blindage supplémentaires de 20 à 25 mm sont boulonnées sur la caisse et la tourelle de KV-1 existants pour contrer les nouveaux canons antichars allemands Pak 38 de 50 mm. Le surpoids fragilise encore davantage une transmission déjà à la limite.
4. Le choc de Barbarossa
Le 22 juin 1941, au moment où la Wehrmacht franchit les frontières soviétiques, le KV-1 est une totale surprise pour les équipages allemands. Les services de renseignement allemands n’avaient pas identifié l’existence du char, ou en avaient minimisé les caractéristiques. Les Panzer III Ausf. G et H et les Panzer IV Ausf. E et F1 alors en service se révèlent incapables de percer son blindage frontal à des distances normales de combat. Le canon antichar standard de la Wehrmacht en 1941, le Pak 36 de 37 mm, ricoche littéralement sur ses flancs. Même le Pak 38 de 50 mm peine à pénétrer le blindage frontal au-delà de 200 mètres.
Un épisode est devenu emblématique de cette invulnérabilité. En août 1941, près de Krasnogvardeïsk, le lieutenant Zinovi Kolobanov commande un détachement de cinq KV-1 qui tend une embuscade depuis des positions camouflées. En 30 minutes, Kolobanov et ses équipages détruisent 22 chars allemands. Le propre char de Kolobanov est touché plus de 100 fois sans être mis hors de combat. Cet épisode, d’abord censuré par la propagande soviétique car il impliquait un officier ayant servi dans une unité décimée lors des purges de Staline, ne sera pleinement reconnu qu’après la guerre.
La seule arme allemande capable d’engager le KV-1 efficacement à longue distance en 1941 est le canon antiaérien de 88 mm Flak 36, utilisé en tir tendu dans un rôle antichar pour lequel il n’a pas été conçu. Cette adaptation, qui deviendra légendaire, est à l’origine du développement du KwK 36 de 88 mm qui équipera plus tard le Tigre I.
5. Les limites d’un géant
L’invulnérabilité du KV-1 a une contrepartie que ses concepteurs avaient sous-estimée : 45 tonnes sur une transmission conçue initialement pour un engin plus léger, c’est une mécanique poussée en permanence au-delà de ses capacités. La boîte de vitesses du KV-1 est notoirement difficile à manier : les pilotes doivent parfois utiliser un marteau pour passer les vitesses. Les pannes de transmission sont si fréquentes qu’une proportion significative des KV-1 perdus au cours de l’été et de l’automne 1941 ne le sont pas au combat mais abandonnés en panne, faute de pièces de rechange ou de moyens de récupération adaptés.
La puissance massique de 13 ch/t est l’une des plus faibles parmi les chars de son époque, rendant sa mobilité médiocre en tout terrain. En comparaison, le T-34 mod. 1941 de même motorisation ne pèse que 26,5 tonnes, soit presque moitié moins.
L’ergonomie interne pose également des problèmes sérieux. La visibilité depuis la tourelle est très mauvaise, le chef de char ne dispose pas de coupole de commandant digne de ce nom sur les premières versions, et la coordination entre les membres d’équipage dans cet espace confiné est difficile. Le KV-1 est redoutable à l’arrêt derrière une position défensive. Manoeuvrant en attaque, il est bien moins à son avantage.
6. L’évacuation et le successeur
Lorsque les forces allemandes menacent Leningrad à l’été 1941, l’usine Kirov est partiellement évacuée vers Tcheliabinsk, dans l’Oural. Cette ville, rebaptisée « Tankograd » (la ville des chars) par les Soviétiques, concentre dès lors une grande partie de la production blindée soviétique. La pénurie de moteurs diesel V-2 causée par l’évacuation de l’usine de Kharkov contraint à équiper environ 167 KV-1 du moteur à essence M-17T du T-35, solution d’urgence peu satisfaisante.
La production du KV-1 s’arrête en août 1942 après 2 769 exemplaires. Il est remplacé par le KV-1S (Skorostnoy, « rapide »), version allégée à 42,5 tonnes produite à 1 232 exemplaires, dont le blindage réduit et la nouvelle transmission améliorent significativement la mobilité. Cette concession sur la protection signe l’aveu que le concept du char lourd à blindage absolu avait atteint ses limites face à l’évolution des canons antichars allemands. La famille KV évoluera ensuite vers le KV-85 en 1943, préfigurant l’IS-1 et l’IS-2 qui prendront définitivement le relais comme chars lourds soviétiques.
7. Évaluation
Le KV-1 est un char de rupture au sens propre du terme. Conçu pour une guerre d’une autre époque, celle des lignes fortifiées et des chars d’infanterie lents, il arrive au combat au moment exact où la guerre blindée devient mobile, manœuvrant sur de vastes espaces. Il inflige un choc psychologique et tactique réel à la Wehrmacht en 1941, oblige l’armée allemande à repenser l’ensemble de ses canons antichars, et indirectement accélère le développement du Tigre I.
Mais sa fragilité mécanique l’empêche d’être décisif là où les Soviétiques en avaient le plus besoin, dans la défense mobile de l’été 1941. Nombreux sont les KV-1 perdus sans combat, en panne sur le bord des routes, faute d’une transmission à la hauteur de son blindage. C’est finalement le T-34, moins impressionnant sur le papier mais infiniment plus équilibré, qui constitue l’ossature de la victoire soviétique.
8. Évolution & variantes
| Version | Armement principal | Production | Caractéristique principale |
|---|---|---|---|
| KV‑1 modèle 1939 | Canon L‑11 de 76,2 mm | ~140 | Première version de série ; blindage très épais, mais fiabilité et ergonomie encore imparfaites |
| KV‑1 modèle 1940 | Canon F‑32 de 76,2 mm | Production incluse dans le total KV‑1 | Nouveau canon et mantelet modifié ; premières améliorations de la protection |
| KV‑1 modèle 1941 | Canon F‑34 ou ZiS‑5 de 76,2 mm | Production incluse dans le total KV‑1 | Blindage renforcé, tourelle moulée et adoption progressive du canon ZiS‑5 |
| KV‑1 modèle 1942 | Canon ZiS‑5 de 76,2 mm | Production incluse dans le total KV‑1 | Version de guerre simplifiée ; blindage et tourelle encore renforcés, mais masse élevée |
| KV‑1E | Canon de 76,2 mm | Modification de terrain | Ajout de plaques de blindage boulonnées ; le gain de protection aggrave encore le poids et la mobilité |
| KV‑1 modèle 1943 | Canon ZiS‑5 de 76,2 mm | Production incluse dans le total KV‑1 | Dernière évolution du KV‑1 standard, avec simplifications de production et tourelle améliorée |
| KV‑8 | Lance-flammes ATO‑41 et canon de 45 mm | 102 à 137 | Version lance-flammes ; le tube de 45 mm est installé dans un habillage simulant un canon de 76,2 mm |
| KV‑8S | Lance-flammes ATO‑42 et canon de 45 mm | Inclus dans le total KV‑8 | Version lance-flammes basée sur la caisse et la tourelle simplifiées du KV‑1S |
| KV‑1S | Canon ZiS‑5 de 76,2 mm | 1 085 à 1 370 | Version allégée et plus mobile ; blindage réduit, tourelle redessinée et transmission améliorée |
| KV‑85 | Canon D‑5T de 85 mm | 130 à 148 | Version de transition entre le KV‑1S et la famille IS ; nouvelle tourelle et canon de 85 mm |
| SU‑152 | Obusier ML‑20S de 152 mm | 670 | Canon automoteur sur châssis de KV‑1S ; destiné à la destruction des fortifications et des chars lourds |
Le total des KV‑1 standard est d’environ 3 193 exemplaires, produits entre 1940 et 1943. Le chiffre de production du KV‑1S varie davantage, entre 1 085 et 1 370 selon que les sources.
Carte d’identité
- Période de service : 1939–1945
- Type : Blindé lourd
- Concepteur : Jozef Kotin / bureau TsKB-2
- Fabricant : Usine Kirov (Leningrad puis Tcheliabinsk), ChTZ
- Production : Environ 3200 (toutes versions confondues)
Fiche technique
KV-1 mod. 1941
- Masse : 45 t
- Longueur : 6,75 m (hors canon)
- Hauteur : 2,71 m
- Largeur : 3,32 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Caisse : 75 mm / Latéral : 75 mm / Arrière : 70 mm
- Armement : Canon ZiS-5 de 76,2 mm / 3 à 4 mitrailleuses DT de 7,62 mm
- Motorisation : Diesel V-2K, V12, 600 ch
- Vitesse max (route) : 35 km/h
- Autonomie : 250 km