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Les blindés

Churchill (Mk IV A22)

Churchill (Mk IV A22)

Carte d’identité

  • Période de service : 1941–1945 (et au-delà en Corée)
  • Type : Blindé lourd
  • Concepteur : Harland & Wolff / Vauxhall Motors
  • Fabricant : Vauxhall Motors (assemblage principal) et sous-traitants

1. Un char conçu pour la guerre de 1918

En septembre 1939, alors que la Wehrmacht envahit la Pologne, l’état-major britannique publie une fiche-programme pour un nouveau char d’infanterie lourd. Le cahier des charges révèle une conception de la guerre profondément marquée par la Grande Guerre : le futur char doit pouvoir traverser un terrain bouleversé par l’artillerie, franchir des tranchées larges, escalader des parapets de plus d’un mètre, et résister aux tirs directs des bunkers de la ligne Siegfried. Sa vitesse n’est pas une priorité, il lui suffit de suivre l’infanterie au pas.

La conception est confiée à Harland and Wolff à Belfast, qui livre le premier prototype en juin 1940. Mais les événements s’emballent : la défaite de France et le risque d’invasion de la Grande-Bretagne transforment l’urgence en panique. Vauxhall Motors est chargé d’accélérer la mise en production, au détriment des essais et de la fiabilité mécanique. La décision sera coûteuse.

2. Une naissance sous mauvais auspices

Les premiers Churchill Mk I entrent en service en 1941 avec une réputation déplorable. Sortis des chaînes en toute hâte, ils accumulent les pannes mécaniques. En novembre 1942, Vauxhall recense 169 modifications nécessaires, dont 40 jugées essentielles à la survie du programme. Certains officiers réclament l’arrêt pur et simple de la production. Mais la robustesse démontrée du char au combat sauve le programme de la suppression.

Le Mk I original est armé d’un canon de 2 livres (40 mm) en tourelle et d’un obusier de 76 mm en casemate frontale, combinaison bizarre héritée des spécifications initiales. Le Mk II simplifie en supprimant l’obusier de casemate, remplacé par une mitrailleuse Besa. Les deux versions sont rapidement jugées insuffisamment armées.

3. Les grandes versions

Le Churchill couvre onze marques officielles, dont les plus importantes s’articulent autour de trois générations d’armement.

Mk I et Mk II (canon 2 livres). Les versions initiales, armées du canon antichar de 40 mm standard de l’armée britannique en 1941. Le canon de 2 livres est efficace contre les blindés allemands de 1940, mais déjà dépassé à la fin de 1941 face aux Panzer IV améliorés. Ces versions servent surtout à la formation des équipages.

Mk III et Mk IV (canon 6 livres / 57 mm). La vraie rupture. Le Mk III reçoit une nouvelle tourelle armée du canon Ordnance QF 6 livres de 57 mm, nettement plus efficace en antichar. Le Mk IV adopte une tourelle coulée moins coûteuse avec le même armement et devient la version la plus produite de la famille. C’est ces deux marques qui font la réputation du Churchill en Afrique du Nord et en Italie, où leur blindage exceptionnel leur permet d’absorber des tirs que n’importe quel autre char allié ne pourrait pas.

Mk VI et Mk VII (canon 75 mm). À partir de 1943, la pression des équipages et des commandants pousse à adopter le canon de 75 mm, capable de tirer des obus explosifs contre l’infanterie en plus des obus perforants. Le Mk VI est essentiellement un Mk IV ou Mk V rééquipé du 75 mm. Le Mk VII, version de référence de la fiche, représente une refonte bien plus profonde : blindage frontal porté à 152 mm, construction entièrement soudée remplaçant la structure rivetée des versions antérieures, nouvelles trappes circulaires éliminant les angles faibles. C’est le Churchill dans sa forme aboutie, déployé à partir de juin 1944 en Normandie.

4. Dieppe : un baptême du feu catastrophique

Le 19 août 1942, le Churchill reçoit son baptême du feu dans les pires circonstances possibles. L’opération Jubilé, raid en force sur le port de Dieppe, engage 28 Churchill du 14e Régiment blindé canadien. Les chars débarquent sur la plage de galets et de sable, terrain pour lequel ils n’ont pas été testés. Les chenilles patinent, plusieurs s’enlisent avant même d’atteindre la digue. Les 28 chars engagés ne reviennent pas : certains sont détruits par les défenses allemandes, d’autres abandonnés sur la plage, quelques-uns tombent intacts aux mains de l’ennemi.

La catastrophe de Dieppe a un effet paradoxalement positif sur l’avenir du Churchill : elle démontre avec une brutalité sans appel que tout futur débarquement amphibie nécessite des blindés spécialisés capables de franchir des obstacles et de neutraliser des fortifications côtières. Cette leçon est à l’origine des « Funnies » de Hobart, et le Churchill en fournit le châssis.

5. La Tunisie : la révélation

C’est en Tunisie, à partir de début 1943, que le Churchill révèle ses vraies qualités. La 25e Brigade blindée engage ses Churchill Mk III dans des combats de montagne où leur capacité à gravir des pentes abruptes stupéfie alliés et adversaires. En février 1943, lors de la bataille de Longstop Hill, des Churchill Mk III grimpent des pentes que les équipages allemands jugent inaccessibles à des chars, débordant des positions antichar soigneusement disposées pour couvrir les axes de progression habituels.

Les équipages allemands découvrent avec consternation que leurs canons antichar standard de 50 mm, efficaces contre tous les autres chars alliés, rebondissent sur le blindage frontal du Churchill Mk III à des distances où ils devraient normalement pénétrer. Seuls les Pak 40 de 75 mm et les canons de 88 mm peuvent neutraliser le char frontalement. Cette résistance aux tirs crée une réputation qui précède le Churchill sur tous les théâtres suivants.

6. L’Italie : le terrain de prédilection

Après la Tunisie, le Churchill trouve en Italie le terrain qui convient le mieux à ses qualités. Dans les montagnes des Apennins et les collines des environs de Cassino, les routes sont étroites, les pentes vertigineuses, les ponts fragiles. Tous les chars conçus pour la vitesse et la manœuvre dans l’espace sont handicapés. Le Churchill, avec sa basse pression au sol et sa capacité de franchissement exceptionnelle, progresse là où les Sherman et les M10 Wolverine restent en bas des collines.

La campagne d’Italie confirme également les limites du char : sa vitesse maximale de 26 km/h sur route (et bien moins en tout terrain montagneux) le rend structurellement dépendant du soutien d’infanterie. Il ne peut pas exploiter une percée, poursuivre un ennemi en retraite ou se désengager rapidement. C’est un char de rupture et de soutien, pas un char d’exploitation.

7. Normandie et les « Funnies » de Hobart

Le désastre de Dieppe a convaincu l’état-major britannique de confier au général Percy Hobart la 79e Division blindée avec une mission unique : développer des blindés spécialisés pour les besoins du débarquement. Le châssis du Churchill, choisi pour sa robustesse, son intérieur spacieux et sa capacité à encaisser les tirs, devient la base de plusieurs engins regroupés sous le surnom de « Hobart’s Funnies ».

Le Churchill AVRE (Armoured Vehicle Royal Engineers) remplace le canon de tourelle par un mortier à débouché avant de 290 mm dit « Petard », capable de projeter une bombe de 18 kg contre des blockhaus bétonnés à moins de 100 mètres. Il porte également des fascines pour combler des fossés antichar ou des bobines de filet métallique à dérouler sur les plages sablonneuses.

Le Churchill Crocodile est la variante qui terrorise le plus les défenseurs allemands. Basé sur le Mk VII, il remplace la mitrailleuse de caisse par un lance-flammes relié par une conduite blindée à une remorque tractée contenant 1 800 litres de carburant visqueux, de quoi alimenter 80 jets d’une seconde, portant à plus de 100 mètres. La simple présence de Crocodiles devant des positions retranchées provoque fréquemment des redditions que plusieurs assauts d’infanterie n’avaient pas obtenues.

Les Churchill AVRE et Crocodile jouent un rôle significatif sur les plages attribuées au Commonwealth le 6 juin 1944, là où l’absence de ces engins sur les plages américaines contribue au bilan meurtrier du débarquement américain. Le général Omar Bradley avait refusé les « Funnies » proposés par les Britanniques, jugeant trop complexe leur intégration logistique.

8. Le Prêt-Bail soviétique

Une partie de la production de Churchill est dirigée vers l’URSS dans le cadre du Prêt-Bail. Environ 301 Churchill Mk III sont livrés à l’Armée rouge, après un transit périlleux via les convois arctiques de Mourmansk. Les Soviétiques les emploient sur le front de l’Est, notamment lors de la bataille de Koursk en juillet 1943, où leurs équipages apprécient le blindage exceptionnel mais se plaignent du moteur Bedford moins fiable que le diesel V-2 du T-34 par grand froid.

9. Évaluation

Le Churchill est une contradiction ambulante. Conçu pour une guerre qui n’a pas eu lieu, mis en production à la hâte avec des défauts mécaniques nombreux, armé initialement d’un canon insuffisant : il aurait pu être un désastre complet. Il est devenu à la place l’un des chars les plus appréciés de ses équipages, réputé pour une qualité rare en guerre : la capacité à encaisser des tirs qui auraient détruit n’importe quel autre char allié, et à continuer d’avancer.

Son blindage frontal de 152 mm sur le Mk VII dépasse celui du Tigre I de 52 mm. Sa capacité à gravir des terrains que ses adversaires jugent impraticables lui a valu des victoires tactiques décisives en Tunisie et en Italie. Son châssis spacieux et robuste a permis le développement des engins spécialisés qui ont rendu possible le débarquement de Normandie dans des conditions acceptables.

Ce n’est pas le meilleur char de la guerre. Sa lenteur est structurelle, son armement de 75 mm ordinaire, sa fiabilité mécanique jamais parfaite. Mais dans les missions pour lesquelles il a été conçu : percer des défenses fortifiées sur un terrain difficile, absorber les tirs pendant que l’infanterie progresse, il n’a pas eu d’équivalent dans le camp allié.

Sommaire

Carte d’identité

  • Période de service : 1941–1945 (et au-delà en Corée)
  • Type : Blindé lourd
  • Concepteur : Harland & Wolff / Vauxhall Motors
  • Fabricant : Vauxhall Motors (assemblage principal) et sous-traitants

Fiche technique

Version Mk VII

  • Masse : 40,6 t / Pression au sol : 0,94 kg/cm²
  • Longueur : 7,44 m
  • Hauteur : 2,49 m
  • Largeur : 3,25 m
  • Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
  • Blindage : Caisse : 152 mm / Latéral : 95 mm / Tourelle frontal : 152 mm / Tourelle latéral : 95 mm
  • Armement : Canon Ordnance QF 75 mm Mk V / 2 mitrailleuses Besa de 7,92 mm
  • Motorisation : Bedford Twin-Six, 12 cylindres à plats opposés, 350 ch
  • Vitesse max (route) : 20 km/h
  • Autonomie : 145 km
  • Production : 5 640