Skip to main content

Joachim von Ribbentrop

(1893-1946)

Joachim von Ribbentrop est probablement le dignitaire nazi que ses propres collègues méprisaient le plus. Göring l’appelait « le bouteiller ». Goebbels notait dans son journal qu’il était « vaniteux comme un paon et stupide comme un âne ». Himmler le tenait pour un incapable. Même Hitler, qui le protégeait, ne lui faisait pas vraiment confiance — il l’utilisait.

Joachim von Ribbentrop naît en 1893 à Wesel, dans une famille de petite noblesse prussienne. Rien dans sa jeunesse ne le destine à jouer un rôle historique — sinon une ambition sociale dévorante et un goût prononcé pour l’apparat. Il voyage comme employé de commerce, sert comme officier pendant la Première Guerre mondiale, puis épouse la fille d’un riche négociant en champagne. Ce mariage lui ouvre les portes de la haute société berlinoise — et lui fournit le réseau mondain qui attirera bientôt l’attention d’Hitler.

Entrée dans le nazisme et ascension auprès d’Hitler

C’est au cours des années 1920 que Ribbentrop rejoint le NSDAP, convaincu — ou du moins opportuniste suffisamment avisé pour le prétendre — que le mouvement d’Hitler représente l’avenir de l’Allemagne. Ce qui attire Hitler chez lui n’est pas une compétence particulière : c’est un carnet d’adresses, des salons bourgeois, et un vernis de respectabilité mondaine que le mouvement nazi, encore perçu comme vulgaire par la bonne société allemande, cherche à acquérir. Ribbentrop lui fournit tout cela, et en échange obtient une protection qui durera jusqu’au bout.

Au passage, il s’offre aussi une noblesse. N’étant pas né noble, il convainc en 1925 une tante éloignée dont le nom comporte une particule de l’adopter légalement, en échange d’une pension. Le « von » est acheté, la noblesse est factice — mais Ribbentrop la revendique avec un sérieux qui amuse la vraie aristocratie et agace ses collègues nazis, dont beaucoup savent exactement ce que vaut cette particule.

La plupart des dirigeants du régime le méprisent dès le début. Göring le surnomme « le bouteiller » en référence à son passé dans le commerce du vin — une manière de rappeler qu’il n’est qu’un marchand déguisé en diplomate. D’autres trouvent des surnoms encore moins aimables. Ribbentrop, persuadé de son génie et de son importance, leur rend leur mépris avec une arrogance qui ne se démentira jamais.

Ambassadeur en Grande-Bretagne : un désastre…

En 1936, Hitler l’envoie comme ambassadeur à Londres. La nomination est moins destinée à soigner les relations avec le Royaume-Uni qu’à offrir à son protégé un poste prestigieux. Le résultat est un fiasco d’anthologie.

Ribbentrop ne comprend rien à l’Angleterre. Ni son humour, ni ses codes sociaux, ni ses subtilités diplomatiques. Il accumule les gaffes avec une régularité déconcertante : salut nazi au roi George VI lors d’une audience à Buckingham Palace, discours maladroits, condescendance affichée envers le Foreign Office, menaces à peine voilées présentées comme des propositions d’alliance. La presse britannique le surnomme rapidement « Ambassador Brickendrop » — jeu de mots sur son nom et l’expression to drop a brick, « lâcher une brique », c’est-à-dire commettre une gaffe monumentale. Le surnom colle.

Ses analyses sont non seulement fausses mais dangereusement fausses. Il assure Hitler qu’une alliance anglo-allemande est à portée de main, que les Britanniques ne se battront pas pour la Pologne, que Churchill est un va-t-en-guerre isolé que personne ne suit. Chacune de ces affirmations est exactement l’inverse de la réalité. Le gouvernement britannique le considère comme l’un des diplomates les plus incompétents qu’il lui ait été donné de recevoir — ce qui, dans les milieux feutrés du Foreign Office, est une condamnation sévère.

Ministre des Affaires étrangères du Reich

Ce fiasco londonien n’entame en rien la confiance d’Hitler. En février 1938, Ribbentrop est nommé ministre des Affaires étrangères du Reich, en remplacement du plus compétent Constantin von Neurath. C’est une promotion absurde — récompenser l’échec par une élévation — mais parfaitement cohérente avec la logique du régime, où la loyauté vaut plus que le talent.

À ce poste, il signe le seul véritable succès diplomatique de sa carrière : le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, négocié avec Molotov à Moscou. Le pacte Molotov-Ribbentrop permet à l’Allemagne d’attaquer la Pologne sans craindre une intervention soviétique immédiate — libérant Hitler pour déclencher la guerre à l’Ouest. C’est un coup de maître tactique. C’est aussi une bombe à retardement : deux ans plus tard, Hitler rompt le pacte en lançant l’opération Barbarossa, et Ribbentrop, qui avait vanté l’accord comme un chef-d’œuvre de sa diplomatie personnelle, ne dit plus rien.

Ribbentrop, aux côtés de Staline, lors de la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939.
Ribbentrop, aux côtés de Staline, lors de la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939.

Pour le reste, il multiplie les erreurs d’appréciation avec une constance remarquable. Obnubilé par l’idée d’aligner la politique étrangère de l’Allemagne sur l’idéologie du régime, il se fait le promoteur le plus ardent de la guerre préventive, assure Hitler que les Alliés ne tiendront pas, que les États-Unis n’entreront jamais en guerre, que le Japon suffira à occuper Washington. Il se trompe sur tout, et avec une assurance imperturbable.

Relations conflictuelles et caractère décrié

Au sein de la direction nazie, Ribbentrop est une source inépuisable d’irritation. Colérique, susceptible, prompt à accuser ses collègues d’incompétence dès que ses propres échecs deviennent trop visibles, il empoisonne les réunions et accumule les inimitiés. Göring le méprise ouvertement et ne s’en cache pas. Goebbels consigne dans son journal des portraits au vitriol — il le décrit comme mentalement instable, incapable d’analyse sérieuse, dangereux précisément parce qu’il dit à Hitler ce que Hitler veut entendre. Himmler et Bormann le contournent systématiquement, préférant régler les affaires importantes en direct avec le Führer plutôt que de passer par un ministre des Affaires étrangères qu’ils jugent inutile.

Car c’est là le paradoxe Ribbentrop : il est détesté de tous, mais protégé par le seul qui compte. Hitler voit en lui un exécutant parfaitement soumis, incapable d’initiative personnelle, incapable surtout de le contredire. Dans un régime où l’indépendance d’esprit est une menace, la servilité de Ribbentrop est une qualité. Il le sait, et en joue — c’est la seule forme d’intelligence politique qu’il ait jamais vraiment maîtrisée.

Rôle durant la guerre et participation à la politique criminelle

Pendant la guerre, Ribbentrop se montre farouchement hostile à toute idée de négociation ou de compromis. Même lorsque la situation militaire devient désespérée — après Stalingrad, après le débarquement en Normandie, après l’entrée des Soviétiques en Pologne — il continue d’assurer Hitler que les Alliés finiront par se diviser, que la coalition ennemie est fragile, que la victoire finale reste possible.

Son ministère, progressivement marginalisé par la SS et par Bormann, n’en contribue pas moins à la politique criminelle du régime. Les diplomates de Ribbentrop négocient avec les gouvernements satellites — Hongrie, Roumanie, Slovaquie, Croatie — pour faciliter la déportation des Juifs vers les camps d’extermination. Quand les autorités locales hésitent ou résistent, c’est souvent son ministère qui fait pression. Il sait ce que ces déportations signifient. Il ne pose pas de questions.

À la fin de la guerre, il erre dans les décombres du Reich, tentant désespérément d’organiser des négociations que personne ne veut tenir avec lui. Il est arrêté à Hambourg en juin 1945, caché dans une pension de famille, portant un faux nom.

Défaite, procès et exécution

Au procès de Nuremberg. Au 1er rang, de gauche à droite : Hermann Göring, Rudolf Hess, Joachim von Ribbentrop et Wilhelm Keitel
Au procès de Nuremberg. Au 1er rang, de gauche à droite : Hermann Goring, Rudolf Hess, Joachim von Ribbentrop et Wilhelm Keitel

À Nuremberg, Ribbentrop offre l’un des spectacles les plus consternants du procès. Toujours aussi sûr de lui, toujours aussi convaincu de son importance historique, il tente de se présenter comme un diplomate épris de paix, victime d’un Hitler tyrannique dont il n’aurait été que l’instrument. Les juges ne sont pas convaincus. Les preuves documentaires — ses télégrammes, ses notes de réunion, ses instructions aux ambassades — contredisent point par point sa version des faits.

Il est condamné à mort pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le 16 octobre 1946, il est le premier des condamnés à monter à l’échafaud — Göring s’étant suicidé quelques heures plus tôt avec une capsule de cyanure, lui volant jusqu’au bout la vedette.

Joachim von Ribbentrop en quelques questions

Pourquoi Joachim von Ribbentrop était-il surnommé « le bouteiller » ?

Avant son ascension politique, Ribbentrop était un riche négociant en vins et spiritueux, ayant épousé la fille du grand producteur de champagne Henkell. Ce surnom lui a été donné avec mépris par Hermann Göring et d’autres vieux cadres nazis pour souligner son absence de passé militaire glorieux et son côté « nouveau riche ».

Comment a-t-il obtenu sa particule « von » ?

Ribbentrop n’est pas né noble. Il a convaincu une tante éloignée dont le nom comportait une particule de l’adopter en 1925, en échange d’une pension. Cet acte de snobisme visait à lui ouvrir les portes de la haute société berlinoise et à impressionner Hitler, qui était fasciné par l’aristocratie.

Quel a été son plus grand « succès » diplomatique ?

Son action la plus marquante est la signature du pacte de non-agression avec l’Union soviétique (le pacte Molotov-Ribbentrop) le 23 août 1939. Ce traité a permis à l’Allemagne d’attaquer la Pologne sans craindre une intervention immédiate de Staline, déclenchant ainsi la Seconde Guerre mondiale.

Était-il un diplomate efficace ?

Il est considéré par les historiens comme l’un des pires diplomates de l’histoire moderne… Son arrogance et son incapacité à comprendre les nuances diplomatiques (notamment à Londres) ont souvent conduit Hitler à sous-estimer la réaction des Alliés. Il ne fonctionnait que par la flatterie envers le Führer, lui disant uniquement ce qu’il voulait entendre.

Quel a été son sort au procès de Nuremberg ?

Accusé de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, il a montré peu de remords durant son procès. Il a été condamné à mort et a été le premier des condamnés à être pendu le 16 octobre 1946 (Göring s’étant suicidé quelques heures plus tôt).

Sources :
https://www.crrl.fr/module-Contenus-viewpub-tid-2-pid-154.html
https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/german-foreign-policy-1933-1945
https://www.appeasement.info/ribbentrops-nazi-salute-at-buckingham-palace/

Sommaire

Biographies liées

L’architecte du cataclysme mondial

Le maréchal flamboyant, entre faste et décadence

Dossiers liés

Juger le mal : quand la justice internationale est née des décombres du IIIe Reich.

Les autres biographies

La maîtresse du dictateur

Le chef de la terreur et l’organisateur de la Shoah

La « Première Dame » du Reich

L’homme de l’apaisement

Le maître de la parole au service de la barbarie

L’empereur divin devenu symbole de paix : entre silence et culpabilité

Maréchal de l’Armée rouge

L’Organisateur de la Victoire et du Plan Marshall

Le génie nazi qui a envoyé l’Amérique sur la Lune

L’ombre et la mystique du Führer

L’unificateur de la Résistance française

Le Duce déchu

L’incarnation de la France libre

Entre république, Munich et déportation

Le photographe de Hitler et créateur du mythe