Les blindés
M4 Sherman
Carte d’identité
- Période de service : 1942–1945 (et bien au-delà dans de nombreuses armées)
- Type : Blindé moyen
- Concepteur : Ordnance Department, US Army
- Fabricant : Chrysler, General Motors, Ford, Pressed Steel Car, Baldwin Locomotive Works, American Locomotive Company et autres
Fiche technique
Version M4A3(75)W
- Masse : 31,5 t / Pression au sol : 1,01 kg/cm²
- Longueur : 6,27 m (hors canon)
- Hauteur : 2,74 m
- Largeur : 2,62 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Frontal : 63,5 mm à 47° / Tourelle : 76,2 mm / Latéral : 38 mm
- Armement : Canon 75 mm M3 (97 obus) / 1 mitrailleuse Browning M2 de 12,7 mm + 2 mitrailleuses M1919A4 de 7,62 mm
- Motorisation : Ford GAA V8, 500 ch à 2 600 tr/min
- Vitesse max (route) : 47 km/h
- Autonomie : 240 km
- Production : Environ 50 000 (toutes versions confondues)
1. Un char conçu pour être produit
En juin 1940, la France est vaincue. L’armée américaine, observatrice attentive de la campagne de France, tire une conclusion immédiate : les États-Unis ne disposent d’aucun char moyen digne de ce nom. Le M3 Lee, alors en développement, est une solution d’urgence embarrassante, avec son canon de 75 mm monté en casemate latérale plutôt qu’en tourelle. Il faut autre chose, et vite.
Le projet T6, lancé en avril 1941, reprend le train de roulement et la motorisation du M3 en y ajoutant une tourelle entièrement rotative armée d’un canon de 75 mm. Le prototype est prêt en septembre 1941, approuvé en octobre, et la production est officiellement lancée sous la désignation M4 en février 1942. En termes de délais de développement, c’est une performance remarquable.
Le principe directeur est clairement posé dès l’origine : le Sherman doit pouvoir être produit en masse, par des usines qui n’ont jamais fabriqué de chars, avec des pièces standardisées pouvant être assemblées par une main d’œuvre formée en quelques semaines. C’est un char industriel avant d’être un char militaire, et cette hiérarchie de priorités déterminera toutes ses qualités comme tous ses défauts.
2. La complexité des variantes
Le Sherman est probablement le char allié dont les variantes sont les plus difficiles à démêler. Les sous-désignations M4, M4A1, M4A2, M4A3, M4A4 et M4A6 ne correspondent pas à des générations successives d’amélioration, mais à des motorisations différentes produites simultanément selon les disponibilités de chaque constructeur. Un M4A4 n’est pas supérieur à un M4A3 : il est simplement propulsé par un moteur différent.
Le M4 de base et le M4A1 embarquent le moteur Continental R-975 en étoile, refroidi à air. Le M4A2, principal destinataire du Prêt-Bail vers l’URSS et la Grande-Bretagne, reçoit deux moteurs diesel General Motors 6-71 couplés. Le M4A3, jugé par l’armée américaine comme la version la plus aboutie du point de vue mécanique, est propulsé par le V8 Ford GAA à refroidissement liquide de 500 ch. Le M4A4, produit à 7 499 exemplaires et largement livré aux Britanniques, embarque l’encombrant moteur Chrysler A57 Multibank, assemblage de cinq blocs moteurs d’automobiles à six cylindres sur un arbre commun, solution ingénieuse mais peu pratique à entretenir.
La version de référence retenue ici, le M4A3(75)W, est celle que l’armée américaine considère comme la plus fiable et la mieux équilibrée. Le suffixe W désigne le système de stockage humide des munitions, introduit à partir de début 1944 pour répondre à la tendance du char à s’enflammer lors d’un impact.
3. El Alamein : un char bienvenu
La 8e armée britannique reçoit ses premiers Sherman à l’été 1942, en pleine crise face à Rommel. Pour les équipages britanniques, habitués aux Cruiser Mk VI Crusader et aux Matilda II au canon de 2 livres totalement dépassé en antichar, le Sherman représente un bond qualitatif considérable. Son canon de 75 mm peut tirer des obus explosifs contre l’infanterie et les positions antichar, ce que le 2 livres était incapable de faire. La tourelle est entièrement rotative, sans les angles morts des casemates. La fiabilité mécanique est excellente.
Lors de la bataille d’El Alamein en octobre 1942, la 8e armée engage 285 Sherman opérationnels, principalement des M4A1. Ils jouent un rôle significatif dans la victoire de Montgomery, même si les Panzer III Ausf. J et Panzer IV Ausf. F2 et G de l’Afrika Korps représentent encore des adversaires redoutables. À cette date et dans ce contexte, le Sherman est un char compétitif.
4. Les deux noms qui lui collent à la peau
Dès 1943, les équipages identifient le problème le plus grave du Sherman : sa tendance à prendre feu rapidement après un impact, en raison de munitions stockées dans les parties hautes de la caisse, directement exposées. Les Britanniques lui donnent le surnom de « Ronson », du nom d’un briquet dont la publicité vantait qu’il s’allumait « à chaque fois ». Les Américains, pour leur part, parlent de « Zippo ».
L’origine de ces incendies est identifiée rapidement : ce n’est pas le moteur à essence qui brûle en premier, mais la propulsion des obus en attente de chargement. La réponse technique arrive en 1944 avec le stockage humide dit « wet ammo stowage » : les râteliers à munitions sont entourés de réservoirs contenant un mélange d’eau et de glycérine qui ralentit considérablement l’inflammation en cas de pénétration. Les premiers Sherman équipés de ce système, les M4A1(76)W, entrent en production en janvier 1944. Les analyses d’après-guerre montrent que les Sherman à stockage humide brûlaient dans environ 10 à 15 % des cas d’impact pénétrant, contre 60 à 80 % pour les versions sans ce dispositif.
Sa haute silhouette de 2,74 mètres constitue le second défaut chronique. Dans le désert, elle fait du Sherman une cible visible à grande distance. Dans le bocage normand, elle rend le franchissement des haies difficile et expose la partie inférieure du blindage, moins épaisse.
5. Normandie : la confrontation avec la nouvelle génération allemande
Le 6 juin 1944, le Sherman est le char standard des forces alliées débarquant en Normandie. Il y rencontre pour la première fois en grand nombre le Panther Ausf. G et les Tigre I du schwere SS-Panzer-Abteilung 101. La confrontation est défavorable. Le canon de 75 mm M3 du Sherman standard ne peut pas percer le blindage frontal du Panther à des distances normales de combat. Le Panther et le Tigre I, en revanche, détruisent les Sherman sans difficulté à plus de 1 000 mètres.
La réponse britannique est le Sherman Firefly, version du M4A4 rééquipée du canon antichar Ordnance QF 17 livres de 76,2 mm à haute vélocité, capable de pénétrer le blindage frontal du Panther à 1 000 mètres et celui du Tigre I à 500 mètres. Produit à environ 2 000 exemplaires à la fin août 1944 et à plus de 3 400 au total, le Firefly est distribué au sein des unités blindées du Commonwealth à raison d’un par peloton de quatre chars. Les équipages allemands l’identifient rapidement à son long canon et en font leur cible prioritaire.
La réponse américaine est différente : le canon de 76 mm M1 américain, monté sur une nouvelle tourelle T23, équipe des M4A1(76)W et M4A3(76)W qui arrivent progressivement après le débarquement. Plus performant que le 75 mm d’origine, il reste inférieur au 17 livres britannique, mais améliore significativement les capacités antichar des unités américaines.
Une troisième réponse, plus spectaculaire, est le M4A3E2 surnommé « Jumbo » : 254 exemplaires produits en mai et juin 1944, avec un blindage frontal de caisse porté à 100 mm et une tourelle à 150 mm. Quasi invulnérable frontalement, le Jumbo sert de brise-glace dans les attaques contre des positions fortifiées.
6. Le Pacifique : un adversaire différent
Dans le Pacifique, le Sherman affronte un contexte radicalement différent. Les chars japonais de type 97 Chi-Ha sont techniquement très inférieurs au Sherman, et les engagements de chars contre chars sont rares. La menace principale vient de l’infanterie : mines magnétiques collées à la caisse, grenadiers surgissant des tunnels et des bunkers, positions antichar camouflées.
Les Marines adaptent le Sherman en conséquence. Le M4A3R3, équipé d’un lance-flammes remplaçant la mitrailleuse de proue et surnommé « Zippo » par les équipages, est engagé en masse à Iwo Jima en février 1945 et à Okinawa en avril 1945. C’est lui qui permet de déloger les défenseurs japonais retranchés dans des grottes et des bunkers bétonnés que l’artillerie classique ne peut pas atteindre.
7. Le Prêt-Bail et la dimension mondiale du char
Le Sherman est le char de guerre allié par excellence, distribué à pratiquement toutes les nations combattant aux côtés des États-Unis. L’URSS reçoit 4 102 M4A2 dans le cadre du Prêt-Bail, dont 2 095 armés du canon de 76 mm. La France libre reçoit des M4A1, M4A2 et M4A4 qui équipent la 2e Division Blindée du général Leclerc lors de la campagne de France et la prise de Paris. La Pologne, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Yougoslavie de Tito engagent tous des Sherman. Aucun autre char de la guerre n’aura été utilisé par autant de nations différentes simultanément.
8. Évaluation
Le Sherman n’est pas le meilleur char de la Seconde Guerre mondiale au sens technique du terme. Face aux Panther et Tigre qu’il rencontre en Normandie à partir de juin 1944, son blindage est insuffisant et son armement standard de 75 mm inadapté.
Mais réduire le Sherman à cette comparaison défavorable, c’est manquer l’essentiel de ce qu’il représente. Fiable, facile à maintenir, rapide à produire, disponible sur tous les théâtres simultanément, il est le seul char de la guerre qui puisse être fabriqué à près de 50 000 exemplaires sans compromettre sa qualité de base. Les 1 350 Tigres I n’ont jamais pu être là où on en avait besoin. Les Sherman, eux, étaient partout.
La guerre industrielle totale que les Alliés menaient ne pouvait pas être gagnée avec le meilleur char du monde produit en petite série. Elle a été gagnée, entre autres, avec un char très bon produit en quantité absolument écrasante, sur tous les fronts, du désert libyen aux îles du Pacifique.
9. Évolution & variantes
| Version | Armement principal | Production | Caractéristique principale |
|---|---|---|---|
| M4 | Canon de 75 mm M3 | Plusieurs milliers | Caisse soudée et moteur radial Continental R‑975 ; version de base du Sherman |
| M4A1 | Canon de 75 mm M3 puis canon de 76 mm | 6 281 exemplaires en version 75 mm ; productions ultérieures distinctes | Caisse moulée aux formes arrondies ; version largement utilisée par les États-Unis et leurs alliés |
| M4A2 | Canon de 75 mm M3 puis canon de 76 mm | 8 053 exemplaires en version 75 mm | Deux moteurs diesel General Motors ; principalement fourni aux Britanniques, aux Soviétiques et aux Marines |
| M4A3 | Canon de 75 mm M3, obusier de 105 mm ou canon de 76 mm | 5 015 exemplaires | Version privilégiée par l’armée américaine, avec moteur Ford GAA à essence |
| M4A4 | Canon de 75 mm M3 | 7 499 | Caisse allongée et moteur multibloc Chrysler ; version connue sous le nom de Sherman V dans l’armée britannique |
| M4A6 | Canon de 75 mm M3 | 75 | Version expérimentale de série avec moteur diesel Caterpillar ; production très limitée |
| M4 (105) / M4A3 (105) | Obusier de 105 mm | Plusieurs milliers | Version d’appui rapproché destinée à fournir un important effet explosif |
| M4A1 (76)W / M4A3 (76)W | Canon de 76 mm M1 | Production distincte | Réarmement avec un canon antichar plus puissant et adoption de réservoirs protégés par eau |
| M4A3E2 « Jumbo » | Canon de 75 mm M3 puis, sur certains exemplaires, canon de 76 mm | 254 | Blindage fortement renforcé pour l’accompagnement de l’infanterie et la progression contre les positions fortifiées |
| M4A3E8 « Easy Eight » | Canon de 76 mm M1 | Production intégrée aux séries M4A3 (76)W | Suspension HVSS, chenilles élargies et meilleure mobilité tout-terrain ; version surtout produite à la fin de la guerre |
| Sherman DD / Crab / Crocodile | Canon du Sherman ou armement spécialisé | Conversions | Versions amphibie, de déminage ou lance-flammes destinées à des missions spécialisées |
Carte d’identité
- Période de service : 1942–1945 (et bien au-delà dans de nombreuses armées)
- Type : Blindé moyen
- Concepteur : Ordnance Department, US Army
- Fabricant : Chrysler, General Motors, Ford, Pressed Steel Car, Baldwin Locomotive Works, American Locomotive Company et autres
- Production : Environ 50 000 (toutes versions confondues)
Fiche technique
Version M4A3(75)W
- Masse : 31,5 t / Pression au sol : 1,01 kg/cm²
- Longueur : 6,27 m (hors canon)
- Hauteur : 2,74 m
- Largeur : 2,62 m
- Equipage : 5 hommes (chef de char, tireur, chargeur, pilote, radio-mitrailleur)
- Blindage : Frontal : 63,5 mm à 47° / Tourelle : 76,2 mm / Latéral : 38 mm
- Armement : Canon 75 mm M3 (97 obus) / 1 mitrailleuse Browning M2 de 12,7 mm + 2 mitrailleuses M1919A4 de 7,62 mm
- Motorisation : Ford GAA V8, 500 ch à 2 600 tr/min
- Vitesse max (route) : 47 km/h
- Autonomie : 240 km